L’université de Kaboul frappée en plein cœur

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Alors que les discussions entre talibans et dirigeants afghans piétinent, trois assaillants ont tué lundi une vingtaine d’étudiants. Une semaine après l’attaque d’une école tuant une trentaine d’élèves.

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L’université de Kaboul est depuis longtemps une cible pour les insurgés islamistes, d’autant plus que les étudiantes y sont nombreuses et qu’il n’y a pas de ségrégation entre filles et garçons. C’est pourquoi elle faisait l’objet d’une surveillance étroite des forces de sécurité afghanes, d’autant plus qu’une précédente attaque avait visé un centre éducatif, il y a une semaine, tuant plus de 40 personnes. Cela n’a pas empêché trois assaillants d’y pénétrer lundi en fin de matinée et d’y exécuter froidement au moins une vingtaine d’étudiants et de professeurs. Selon un bilan provisoire donné par les autorités, on compte également plus d’une vingtaine de blessés, certains dans un état critique.

2 novembre 2020. Des policiers devant l'université de Kaboul (Afghanistan) après l'attaque. © Wakil Kohsar / AFP 2 novembre 2020. Des policiers devant l'université de Kaboul (Afghanistan) après l'attaque. © Wakil Kohsar / AFP
Un premier assaillant a d’abord fait sauter sa ceinture d’explosifs à l’intérieur du campus. Ces deux comparses ont alors fait irruption dans les classes, tirant à bout portant sur les étudiants avant de se barricader dans une pièce avec une vingtaine d’autres, qu’ils ont pris en otages. Les images diffusées par les réseaux sociaux montrent des centaines de garçons et filles fuyant en criant dans toutes les directions, et d’autres les corps de leurs camarades foudroyés sur leurs chaises ou leurs tables de classes.

« Chaque étudiant cherchait à sauver sa peau et nous n’avions rien d’autre en tête », a indiqué un étudiant à l’agence Reuters. Un autre a raconté à une télévision locale qu’il avait pu s’enfuir par la fenêtre après avoir vu ses camarades assassinés.

Il a fallu plusieurs heures aux forces de sécurité pour venir à bout des deux hommes et l’appui de commandos américains – les dernières forces déployées par les États-Unis doivent se retirer en mai 2021.

Le groupe Émirat du Khorassan, considéré comme la branche de l’État islamique en Afghanistan, a rapidement revendiqué l’attaque dans un communiqué posté par son agence de propagande Aamaq. L’organisation djihadiste affirme avoir visé « des juges et des enquêteurs venant de terminer une formation ». C’est la seconde fois que le groupe attaque l’université : en 2018, un kamikaze avait déjà tué une vingtaine d’étudiants.

Les talibans ont pris soin de préciser qu’ils n’avaient pas participé à l’attaque sans pour autant se solidariser avec les victimes. De son côté, en annonçant une journée de deuil national, le président Achraf Ghani les a impliqués dans l’attentat mais sans apporter de précisions.

Le 24 octobre, un attentat suicide avait déjà tué plus de 30 personnes et blessé plus de 70 autres, des élèves et des jeunes adultes pour la plupart de la minorité hâzârâ, de confession chiite, dans un centre éducatif danois de l’ouest de Kaboul. L’Émirat du Khorassan avait là encore revendiqué l’attaque.

Le 12 mai, c’est la maternité Dasht-e Barchi, située elle aussi dans un quartier hâzârâ et l’un des plus pauvres de la capitale, qui avait été attaquée par un commando. Vingt-quatre mères, sages-femmes et bébés avaient alors été tués à bout portant. Le groupe Khorassan, là encore, avait fait figure d’accusé, même s’il n’a jamais revendiqué l’attentat.

Ces différentes attaques témoignent que le groupe Khorassan n’a pas perdu sa capacité de frapper le cœur même de la capitale afghane, pourtant protégé en permanence par des milliers de policiers et de soldats, alors que le gouvernement afghan a fait savoir, à plusieurs reprises, que le groupe avait été en grande partie anéanti. D’où la question que se posent nombre d’observateurs à Kaboul : bénéficie-t-il de soutien auprès des talibans les plus radicaux, en particulier du réseau Haqqani, qui est largement dominant dans toute cette partie de l’Afghanistan et a le quasi-monopole des attaques sur Kaboul, et n’a, semble-t-il, accepté le principe des négociations de paix, qui se sont traduites par un accord, le 29 février, avec les États-Unis, que sous la pression d’Islamabad.

L’attaque de lundi et celle de la semaine précédente surviennent alors que des discussions de paix entre les talibans et les représentants de Kaboul, les premières jamais engagées, se poursuivent à Doha, au Qatar, depuis la mi-septembre. Selon diverses sources, aucun progrès n’a été réalisé. Les négociations bloquent notamment sur le dossier des droits des femmes et sur celui de la charia pour remplacer l’actuelle constitution.

Les perspectives d’un cessez-le-feu, déjà très incertaines, semblent dès lors s’éloigner. Le 23 octobre, Zabiullah Mujahed, le porte-parole des talibans, a d’ailleurs fait savoir que son mouvement poursuivrait ses attaques et assassinats non seulement contre l’armée et la police afghanes, mais aussi contre toute personne employée par l’État : « Toutes les troupes et les employés au service de l’administration de Kaboul ont engagé une guerre contre les musulmans, ces vingt dernières années. Ce ne sont pas des gens ordinaires mais des bandes de criminels et de mercenaires qui s’opposent à l’islam même s’ils proclament leur foi. Leur assassinat n’est donc pas interdit. Aussi longtemps qu’ils ne se repentiront pas ni n’accepteront l’établissement d’un système islamique, ils doivent être tués et il n’y a aucune limitation à ce genre d’action. »

D’où, selon le think thank Afghan Analysts, une recrudescence exponentielle des assassinats de civils, d’employés de l’éducation, de la justice, des chefs tribaux, des maires, des fonctionnaires : déjà plus de 527 tués et 621 blessés parmi eux en 2020.

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