Cuba: retour sur les années Raúl Castro

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Des élections législatives sans enjeu viennent de se tenir à Cuba. Alors que le successeur et petit frère de Fidel Castro entame la deuxième moitié de son mandat à le tête de l'île, nous publions les bonnes feuilles de la biographie de Jean-Pierre Clerc consacrée au « lider maximo ». L'auteur y décrypte le système de pouvoir qui commande la « révolution ».

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Les Cubains se sont rendus aux urnes dimanche 3 février pour élire leurs représentants à l’Assemblée nationale. L’événement, en soi, n’a que peu d’importance puisque, dans le système verrouillé qui prévaut depuis plus de cinquante ans, le Parti communiste cubain est assuré de garder sa mainmise sur le pouvoir, et Raúl Castro de rester à la tête du pays. Le seul fait notable de cette élection aura été l’apparition du « lider maximo », venu déposer son bulletin de vote dans l’urne, alors qu’il n’avait pas été aperçu en public depuis trois mois.

Fidel Castro votes in parliamentary election © Reuters

 

À 86 ans, Fidel Castro garde une aura incontestable sur l’île, même si, d’après les spécialistes, il n’exerce plus de réelle influence sur la politique menée depuis son départ forcé à la retraite suite à sa maladie en 2006.

Son frère cadet Raúl trace désormais sa voie, avec une grosse dose de pragmatisme. Mais ses ouvertures économiques et politiques demeurent timides, comme le raconte le journaliste et enseignant Jean-Pierre Clerc, dans une biographie qu’il consacre à son aîné (Fidel Castro, une vie, éditions l’Archipel). Dans cet ouvrage qui retrace la vie du révolutionnaire, le dernier chapitre, que nous reproduisons en partie ci-dessous, est consacré à la succession en cours depuis six ans. Raúl Castro, qui forme un « tandem indéboulonnable » avec son frère, est pourtant à mi-mandat. Les nouveaux statuts du Parti communiste cubain, adoptés il y a quelques années, prévoient une durée maximum de dix ans à sa tête. Ce qui annonce une sortie, a priori définitive, des Castro en 2017.

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« Il [Fidel] me téléphone de temps en temps. Pas trop souvent, heureusement », Raúl Castro, 2007.

Au début, de l’été 2006 au 24 février 2008, Raúl a peiné à se montrer plus que l’ombre portée du « grand frère ». Certes, il se confirma expert à « visser les boulons ». Le quadrillage immédiat de quartiers sensibles de la capitale et de quelques villes fut réalisé en douceur, de même que les interpellations (rares) auxquelles il fut procédé. Plus visible à tous fut, au début d’août, l’annulation du carnaval de La Havane, pourtant un des bons moments de l’année, mais où d’éventuels mouvements de foule se seraient révélés problématiques... Au total, ce furent, jusqu’à la mi-2007, des mois fuligineux, au cours desquels les supputations sont allées bon train.

Pour les uns (à Miami surtout, où l’on dansa dans les rues jusque tard, la nuit du 31 juillet 2006), Fidel était agonisant sinon mort et, tel en son temps Franco, on ne faisait que le prolonger, le temps de bien asseoir la succession. À l’inverse, il était aisé de trouver des Cubains persuadés que tout cela n’était que mise en scène pour tester les lignes de résistance, après quoi Fidel reviendrait frais comme un gardon! Mais la plupart des gens, à en croire les reportages de l’époque, étaient surtout inquiets de la béance politique ouverte par l’évaporation de l’homme qui occupait autant dire tout le terrain depuis quasiment un demi-siècle – et que ne saurait, bien sûr, combler un inconnu ou presque nommé Raúl Castro.

D’autant que celui-ci resta aux abonnés absents jusqu’au 13 août, jour où on le vit accueillir Hugo Chávez à l’aéroport : il y avait donc un vivant au pouvoir ! Certains, toutefois, osaient se dire soulagés du silence retombé sur une île que ne gratifiaient plus les trop fréquents et interminables discours du jefe...

Ce fut une étrange période où, à la façon de l’inquiétant Baron Samedi du vaudou caraïbe, Fidel était à la fois vivant et mort, et donc virtuellement un revenant. Chávez, qui l’aura souvent visité (profitant d’ailleurs de ses séjours pour faire soigner un – puis un autre ? – cancer), a entretenu ce côté Hamlet en déclarant une fois, pour conjurer les sorts peut-être: «La nuit, il parcourt la campagne.» Ricardo Alarcón, président de l’Assemblée nationale, a assuré, lui, que le commandant en chef allait « reparaître » le 2 décembre. Jour des forces armées, cette date fut décrétée, pour 2006, « anniversaire » du Lider – alors que celui-ci tombe le 13 août et qu’il n’avait jamais été célébré jusque-là, mais que l’on fêta (après tout, c’était un dimanche) par... une « journée de travail volontaire ».

Cuba vécut ainsi le second semestre de 2006 au rythme de photos montrées à la télévision (et aisément datables, pour clouer le bec aux saint Thomas) d’un Fidel en permanence vêtu d’un survêtement Adidas aux couleurs blanc, bleu et rouge des athlètes cubains. Puis on l’a pris en photo avec un leader étranger de passage (après Chávez, Ortega, Morales...). Un clip télé montra el jefe en train de faire un peu de gym près de son lit à roulettes...

(…) Fin mars 2007, s’ouvrit pourtant une saison nouvelle où Fidel, qui avait clairement repris du poil de la bête, se mit à livrer, plusieurs fois par semaine, des « réflexions » qui, venant de celui qui les signait encore (comme si de rien n’était) « le commandant en chef », avaient droit à la une de Granma et, partant, de tous les journaux de l’île. Le vieil homme n’allait-il pas, de sa chambre secrète, «faire feu sur le quartier général », comme disait le Mao Zedong de la Révolution culturelle ? Ses chroniques furent en tout cas lues à la loupe, et certains y virent ce qu’ils y cherchaient: des piques plus ou moins ajustées contre une « politique réformatrice  » de Raúl dont, à vrai dire, on voyait encore peu de signes. Or, s’il y eut parfois un peu de cela (l’inquiétude de Fidel à propos de résurgences des inégalités dans l’île), au moins jamais Raúl n’y fut-il mentionné !

On y trouva surtout de vastes réflexions planétaires sur le réchauffement climatique ou bien la géostratégie américaine, et la façon pour « les peuples » d’y résister, voire quelques longues « brèves de comptoir » sur les prouesses des athlètes cubains. Un pot pourri de trente de ces articles, représentant deux cents pages, a été publié à la mi-2007 par les moyens officiels, répercutés intégralement dans les médias, et intégrés aux programmes scolaires. Un message y apparut clair : « Eh ! bien je suis là. »

Une fois ou l’autre, Raúl – maladie ou exceptionnelle absence de Fidel – avait délivré le traditionnel discours du 26-Juillet. Mais le 26 juillet 2007 aura été « sa » première fête nationale, si même affectée de provisoire. Il y annonce des « changements structurels et conceptuels ». Tout le monde comprend l’allusion : il faut sortir du « socialisme à mort » de Fidel. L’orateur admet avec bon sens qu’un salaire moyen de 15 dollars par mois est « clairement insuffisant pour satisfaire toutes les nécessités » de la vie. Pourtant, faute, de savoir d’évidence où en est son frère, l’orateur reste vague.

(…) Mais il n’y aura pas de retour au statu quo ante : le 17 décembre 2007, dans une lettre lue à la télévision, le « commandant en chef de la Révolution » déclare : « Mon devoir n’est pas de m’accrocher à des fonctions et... de fermer la voie à des personnes jeunes, mais d’apporter des expériences et des idées dont la modeste valeur provient de l’époque exceptionnelle qu’il m’a été donné de vivre. » Et, élu le 20 janvier député à l’ANPP avec 97 % des voix (mais Raúl en recevra 98 %), il va énoncer, dans un message à cette instance daté du lundi 18 février à 17h30 : « Je n’aspirerai pas à être président du Conseil d’État ni n’accepterai de l’être. » C’est là le texte qui signe la fin officielle de Fidel Líder máximo.

Six jours plus tard, le 24 février 2008, Raúl Castro était élu président du Conseil d’État, ce qui en faisait le chef du gouvernement et aussi le commandant en chef de ces forces armées dont il était d’ailleurs resté ministre tout au long de son intérim, comme il l’était depuis 1959. Il ne chercha pas, cependant, à revivifier pour lui le titre de « commandant en chef de la Révolution cubaine », ce qui était le bon sens même : qui d’autre en effet que Fidel pourrait s’en parer sans ridicule ?

Raúl avait trois problèmes cruciaux à résoudre. Le premier était que la transition se fasse dans l’ordre. À cela prédisposait bien une certaine peur du vide de beaucoup de Cubains. Et surtout le fait que le successeur, fût-il provisoire, était de longue date le grand maître de l’armée et le superviseur de la police et des services secrets. De fait, plus d’un lustre s’étant écoulé, il n’est pas aventureux de dire que les choses se sont bien passées, sans qu’il y ait eu de mouvements hostiles perceptibles. Les deux autres problèmes, l’un politique et l’autre économique, étaient d’une tout autre complexité.

Politiquement, le nouveau chef cubain devait, tout en donnant l’impression d’une certaine continuité, recomposer à sa main le puzzle du pouvoir. Ce fut fait en plusieurs temps. Pour la continuité, il fut décidé, le 24 février 2008 (et Fidel approuva cela explicitement), de nommer comme numéro 2 du régime (premier vice-président du Conseil d’État et du Conseil des ministres) José Ramón Machado. C’est un homme, alors, de soixante-dix-huit ans. Sitôt sa médecine terminée, il était monté à la Sierra Maestra et, depuis, n’avait cessé de grimper – si ce n’est le temps d’une embardée idéologique en 1968 (affaire dite de la « micro-fraction », moscovite avant l’heure). « Machadito » (le « petit Machado », comme Fidel le surnomme) avait eu l’heur de plaire à Fidel pour ses longs et signalés services dans le domaine de la santé, tout en gardant la confiance de Raúl, sous l’autorité de qui il avait combattu dans la Sierra de Cristal cinquante ans plus tôt. Autre étrange continuité, ou étrange « ouverture » : le retour dans la très haute hiérarchie de l’État et du gouvernement de Ramiro Valdés, symbole de la répression à Cuba (nombre d’insulaires lui imputent l’essentiel des quatre mille à cinq mille exécutions qui ont eu lieu entre 1959 et 2003), étonnamment fringant à soixante-dix-sept ans.

Pour quelques beaux succès dans l’industrie informatique (il a été directeur du groupe Copextel Business, travaillant avec le Japona, la Chine et la Corée du Sud), il est devenu ministre de l’Informatique et des Communications, chargé notamment de contrôler Internet. Le signal ainsi lancé aux opposants et autres « déviants » était on ne peut plus clair : « Laissez toute espérance » de voir le régime relâcher son emprise. Mais un autre message, en direction du système celui-ci, était que Raúl, dont l’hostilité envers Valdés était patente quand celui- ci était ministre de l’Intérieur, admettait, avec tolérance, qu’il est plus d’une demeure dans la maison du Père.

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