L'élection grecque relance le débat économique en Allemagne

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Le débat économique outre-Rhin a longtemps semblé gelé. Hégémonie de la pensée orthodoxe, reconduction d'Angela Merkel pour un troisième mandat, inflexibilité allemande sur la dette grecque. Pourtant, tout le monde n'approuve pas les choix économiques de la chancelière. Le changement de majorité à Athènes relance le débat.

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C'est une rencontre que tous les commentateurs attendent avec impatience. Ce jeudi 5 février, Yanis Varoufakis rencontre Wolfgang Schäuble. L'iconoclaste ministre grec des finances, tout aussi brillant qu'insolent à l'égard de l'establishment européen, va faire face au gardien de l'orthodoxie budgétaire, dont l'arrogance n'a fait qu'excéder les Grecs ces dernières années. L'échange promet d'être vif. L'économiste grec a déjà commencé à faire le tour des capitales ces derniers jours, avec une nouvelle proposition en poche pour restructurer la dette. Il s'agit d'en réduire une bonne partie, avec l'introduction, notamment d'obligations « perpétuelles » (obligations sans échéance de remboursement, mais soumises à des intérêts). Le premier ministre Alexis Tsipras fait de même, Bruxelles et Paris étaient à son agenda ce mercredi 4 février. Mais c'est bien à Berlin que tout va se jouer...

Dans la capitale allemande, la chancelière s'est montrée jusqu'à présent inflexible. Pas question, pour l'heure, d'un effacement de la dette grecque ni de s'éloigner d'un iota de l'austérité budgétaire. Il faut dire que l'Allemagne est exposée, au total, à hauteur de 55 milliards d'euros sur la dette hellène (42 milliards pour la France). Pourtant, outre-Rhin, la vision de Merkel est loin de faire l'unanimité. Et parmi les voix discordantes, certaines viennent de haut. Comme celle de Peter Bofinger, l'un des cinq économistes du « Conseil des sages », une institution proche du gouvernement.

Favorable à une dérégulation du marché du travail sans être un défenseur acharné du libéralisme, Peter Bofinger est surtout convaincu que ce n'est qu'un vaste programme d'investissements publics à l'échelle européenne qui permettra la relance. Il est également d'avis qu'il faut rendre le pacte de stabilité plus favorable à la croissance, en accordant aux États qui investissent dans le futur – recherche, éducation, développement – la possibilité de se financer à bas prix sur les marchés. « Le marché est une institution géniale, disait-il dans un récent entretien au quotidien Frankfurter Rundschau. Mais il y a beaucoup de choses qu'il ne sait pas faire. En particulier, il lui est difficile de bâtir de grands projets pour le futur – comme la transition énergétique. »

"Celui qui va à contre-courant" titre le Spiegel, sous une photo de Stipras "Celui qui va à contre-courant" titre le Spiegel, sous une photo de Stipras

Selon ce professeur de l'université de Würzburg, l'opinion la plus répandue en Allemagne repose sur l'idée que le succès allemand serait dû à l'« Agenda 2010 », cet ensemble de réformes du marché du travail d'inspiration néolibérale impulsées par le chancelier Gerhard Schröder. Or dans cette vision des choses, les faiblesses du début des années 2000 sont exagérées : le poids de la réunification allemande n'a pas été si lourd qu'on le dit, explique en substance Bofinger. Et c'est davantage à sa puissance technologique qu'à l'agenda 2010 que l'Allemagne doit en réalité son succès.

En clair, si BMW vend des voitures dans le monde entier, cela n'a rien avoir avec Hartz IV – du nom de la loi emblématique de ces réformes Schröder, qui a entraîné le développement du travail sous-payé sous prétexte de réintégration des chômeurs. Si cette politique a fonctionné à l'époque, c'est bien parce que les autres pays européens étaient en pleine croissance et achetaient des produits allemands. Une pression salariale sur les autres pays de la zone euro aurait donc aujourd'hui un effet inverse : elle ne ferait que renforcer la récession.

Conséquence : en maintenant le cap de l'austérité et ce, à l'échelle européenne, Merkel fait fausse route. Il est grand temps de changer d'optique sur la Grèce. « La Grèce a besoin d'un inventaire complet de la politique de réformes et de coupes budgétaires des dernières années, inventaire qui devrait être conduit non pas par la Troïka mais par des économistes indépendants, poursuit Peter Bofinger dans cet entretien publié à la veille du scrutin grec. Qu'est-ce qui a été réussi, quelles réformes centrales sont encore à faire, quels sacrifices peut-on encore demander de manière réaliste à la population ? Je pense que Syriza va souffler un air frais sur tout cela. »

Au sujet de la dette, le membre du Conseil des sages ne va pas jusqu'à prôner un « haircut » (effacement partiel de la dette) qui serait « politiquement hautement symbolique », mais plutôt un rééchelonnement des remboursements.

D'autres économistes sont plus radicaux. Comme Rudolf Hickel, de l'université de Brême. Ce néokeynésien fait sienne la théorie du « capitalisme de casino » introduite en 1986 par l'Américaine Susan Strange, une analyse qui repose sur la domination croissante des marchés financiers hautement spéculatifs. Rudolf Hickel, lui, est favorable à un « haircut » drastique. C'est la seule manière selon lui d'éviter le retour de la Grèce à la drachme, une perspective qui provoquerait hyperinflation, dévaluation des salaires réels et par ricochet, affaiblissement de l'économie allemande elle-même.

Dans ce scénario, souligne l'économiste, dont les thèses étaient explicitées dernièrement par l'hebdomadaire économique Focus, aucune économie exportatrice ne profiterait d'une monnaie dévaluée par rapport à l'euro. L'économiste prône donc une stratégie s'appuyant sur trois piliers : effacement de la dette à hauteur de 80 % à l'image de la conférence de Londres de 1953 qui a alors annulé la plus grande partie de la dette allemande, lancement d'un « plan Marshall » pour la Grèce, lutte efficace de l’État grec contre la corruption et la fraude fiscale.

Comme son confrère de Würzburg, Rudolf Hickel porte un regard très critique sur l'Agenda 2010. Selon lui, la pression sur les salaires entraînée par les réformes Schröder a fortement pesé sur la consommation. Ce n'est donc pas dans une compétition à la baisse des salaires qu'il faut se lancer, mais dans une politique d’innovation pour se maintenir à un haut niveau de compétitivité au niveau international.

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