Europe Note de veille

Au Royaume-Uni, Johnson accusé de profiter du Covid pour servir proches et donateurs du parti

Le gouvernement conservateur de Boris Johnson se trouve au cœur d’un procès en népotisme pour avoir sous-traité une partie de la gestion de la crise sanitaire à des entreprises dirigées par des donateurs du parti ou à des proches.

Ludovic Lamant

4 décembre 2020 à 12h45

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Le Royaume-Uni est devenu mercredi le premier pays à autoriser un vaccin contre le Covid, qui devrait commencer à être distribué à partir de la semaine prochaine. Avec cette annonce retentissante, le chef du gouvernement Boris Johnson espère sans doute faire oublier sa gestion chaotique de l’épidémie, lui qui a d’abord tardé en mars à reconnaître la gravité de la crise, avant de s’attirer à l’automne les foudres de maires et de députés du nord de l’Angleterre, qui se sont sentis « sacrifiés » par des décisions de l’exécutif londonien.

Mais il est peu probable que l’arrivée imminente du vaccin développé par Pfizer et BioNTech mette un terme aux critiques de plus en plus virulentes à l’encontre d’un autre aspect de la gestion de la crise par les Tories : des embauches réalisées dans la précipitation et des contrats passés sans appel d’offres, qui ont souvent profité à des donateurs du parti conservateur, ou encore à des proches de certains ministres et autres influents conseillers.

Dès août, une tribune du Telegraph, qui n’est pourtant pas le journal le plus sévère à l’encontre du pouvoir, mettait un mot sur ce népotisme à l’heure du Covid : « chumocracy » – soit « le régime des copains ». Dans le sillage de révélations du site OpenDemocracy, l’Observer, déclinaison dominicale du Guardian, reprenait la charge mi-novembre, à travers une longue enquête intitulée : « “Chumocracy”: comment le Covid a mis au jour les nouveaux contours de l’establishment tory ».

Les critiques formulées à l’encontre de Johnson sont d’abord liées aux promotions éclairs de personnalités controversées, au premier plan de la gestion de la crise depuis le printemps. C’est le cas de Dido Harding, une directrice d’entreprise de 53 ans, qui avait été nommée lord (membre de la Chambre haute) sur proposition de David Cameron en 2014.

Elle était jusqu’à présent surtout connue pour son expérience mouvementée dans le milieu des télécoms, ayant un temps dirigé le groupe Talk Talk, qui fut la cible d’une cyberattaque en 2015 provoquant la fuite de données de plusieurs millions de clients. Celle qui est aussi la femme d’un député conservateur proche de Johnson a été propulsée en mai à la tête du système national de test et traçage des individus touchés par le Covid. Sans appel à candidature préalable, elle a pris la tête, en août, d’un nouvel organisme, l’Institut national pour la protection de la santé.

Dido Harding, lord britannique, le 16 septembre 2020, à la sortie du 10 Downing Street à Londres. © AFP / David Cliff / NurPhoto

« Au Royaume-Uni, le premier réflexe, pour beaucoup de gens au pouvoir, est d’appeler leurs contacts dans le secteur privé », écrit le journaliste et essayiste Peter Geoghegan, dans une enquête fleuve publiée par la London Review of Books le 5 novembre, consacrée aux « népotisme et clientélisme » à l’heure du Covid. Et l’auteur d’ironiser, en référence au parcours de Dido Harding : « L’échec n’est pas un obstacle à l’avancement, dans la vie publique privatisée du Royaume-Uni. »

La nomination de Kate Bingham en mai, propulsée à la tête de l’équipe chargée de préparer la vaccination de la population, est un autre cas d’école : si elle travaille depuis trente ans dans l’industrie pharmaceutique, en tant que gérante d’un fonds de private equity spécialisé dans la santé, ses adversaires n’ont pas manqué de relever son inexpérience en matière de politique de vaccins, et de rappeler qu’elle était non seulement mariée à un secrétaire d’État de l’actuel gouvernement, mais aussi qu’elle avait été à l’école aux côtés de Rachel Johnson, sœur de Boris.

Comme Harding, Bingham, 55 ans, se défend de tout passe-droit, faisant valoir qu’elle n’est pas rémunérée pour ses nouvelles fonctions. Mais cette dernière s’est trouvée épinglée par le Times début novembre, pour avoir rendu publics des éléments confidentiels de la stratégie britannique, lors d’une conférence en ligne avec des femmes américaines du secteur de l’equity. Plus polémique, elle a dû se justifier sur un contrat de communication de 670 000 livres (environ 742 000 euros) avec un groupe de relations publiques lié au beau-père de Dominic Cummings, conseiller de l’ombre de Boris Johnson, sur le départ en cette fin d’année.

Le patron de l’opposition, le travailliste Keir Starmer, est monté au créneau, accusant Boris Johnson de gaspiller l’argent des contribuables, jugeant que le contrat conclu par Kate Bingham n’est que « la pointe de l’iceberg », lors d’une séance agitée à Westminster, le 11 novembre (voir l’échange entre Starmer et Johnson ci-dessous).

Deux ONG ont porté ces deux nominations devant la justice, ainsi qu’une troisième promotion, concernant Mike Coupe (un ancien patron de la chaîne de supermarchés Sainsbury, devenu responsable du testing sur le Covid depuis octobre). À ce stade, ces ONG ne demandent pas l’annulation des nominations, pour ne pas compliquer davantage la gestion de crise. Mais elles espèrent obtenir des juges qu’ils reconnaissent que le gouvernement a agi « illégalement ».

L’un des deux plaignants, la plateforme Good Law Project, emmenée par l’avocat Jolyon Maugham, très actif sur Twitter, notamment contre le Brexit, s’est ainsi spécialisé depuis quelques mois dans la surveillance des milliards d’euros de contrats conclus par le gouvernement de Boris Johnson, pour faire fabriquer masques, visières et autres tubes de gel.

Maugham a, par exemple, découvert en juillet un contrat pour la livraison de 50 millions de masques FFP2, conclu avec Ayanda Capital, une société spécialisée à l’origine dans… le commerce des devises et la gestion d’actifs financiers, domiciliée sur l’île Maurice. Il a mis au jour le rôle joué par un conseiller d’Ayanda, qui travaillait également pour un département public sous l’autorité de la secrétaire au commerce international du gouvernement, Liz Truss (il a depuis été remercié). Il s’est avéré que les masques reçus ne répondaient pas aux normes de santé publique – ce qu’Ayanda conteste, assurant que c’est l’exécutif qui a changé son cahier des charges en cours de route.

Interrogé sur le sujet le 22 novembre, le ministre des finances Rishi Sunak, parfois cité comme un successeur possible de Johnson, a défendu sans ciller la politique de crise du gouvernement : « Nous avons eu raison de faire tout ce que nous pouvions et je ne vais pas m’excuser de ce genre d’attitude », a-t-il lancé (voir la vidéo ci-dessous).

Le ministre des finances Rishi Sunak refuse de s'excuser pour les contrats signés avec des entreprises liées à des proches de députés ou de ministres conservateurs dans la lutte contre le Covid, le 22 novembre 2020.

Mais le contrat conclu avec Ayanda Capital est loin d’être un cas isolé. Le National Audit Office (NAO), un organisme indépendant qui remplit des fonctions comparables à celles de la Cour des comptes en France, s’est penché, dans un rapport publié le 18 novembre, sur les 8 600 contrats signés de mars à juillet par les autorités, pour un total de près de 20 milliards d’euros, dans le cadre de la lutte contre le Covid. L’essentiel de ces contrats – 80 % – devait répondre à l’énorme demande d’équipements de protection, à commencer par les masques.

Les experts du NAO dénoncent d’abord « un manque de transparence et de documentation sur certaines décisions clés », et s’inquiètent de voir que plus de la moitié des contrats (pour un montant supérieur à 11,5 milliards d’euros) ont été attribués en dehors de tout appel d’offres, au nom de l’urgence liée à la crise sanitaire. Ils ont surtout révélé l’existence d’un « canal prioritaire » pour traiter les offres de contrats soutenues, certaines par des professionnels de santé, mais d’autres par des ministres, membres de cabinets, députés et lords. Une offre sur dix passée par ce « canal » officieux a abouti à une signature, une proportion plus de dix fois plus élevée que pour le reste des offres.

Serco, géant de la logistique, a conclu plusieurs contrats auprès des autorités, pour un total chiffré à au moins 410 millions de livres (454 millions d’euros), notamment pour assurer une partie du traçage des personnes atteintes du Covid. Mais le groupe privé – pour lequel l’un des secrétaires d’État à la santé de l’actuel gouvernement, Edward Argar, fut un temps lobbyiste – n’ayant pas de compétences spécifiques en la matière, il a par la suite sous-traité ce travail à une trentaine de structures.

Malgré le manque de résultats sur le terrain, l’action Serco, elle, a grimpé à chaque signature de nouveau contrat. Peter Geoghegan cite dans l’une de ses enquêtes un mail interne d’un responsable du groupe, qui se félicite d’ailleurs de voir que la pandémie « consolide la position des entreprises du secteur privé, dans la chaîne d’approvisionnement du secteur public ».

Qu’en pensent les électeurs de Johnson, ceux qui s’étaient montrés sensibles aux discours anti-establishment de l’ancien maire de Londres, durant sa campagne triomphale de décembre 2019 ? Selon le gouvernement britannique, le pays, l’un des plus durement touchés par l’épidémie en Europe, a franchi le 3 décembre la barre des 60 000 morts (en ne comptabilisant que les décès qui interviennent dans les 28 jours suivant la détection du coronavirus), tandis que d’autres études fondées sur des critères moins stricts avancent un bilan supérieur à 75 000 morts.

Ludovic Lamant


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