La deuxième vague de Covid renforce les fractures sociales à travers l'Europe

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  • Le maire du Grand Manchester réclame un plan d’aide pour les zones pauvres du Nord

Au Royaume-Uni, la géographie de l’épidémie ne déroge pas à la règle : les quartiers les plus populaires sont les plus touchés. Dans la région de Liverpool (nord-ouest), deux tiers des zones les plus touchées par l’épidémie comptent parmi les 10 % de territoires les plus pauvres d’Angleterre, selon une enquête récente du Guardian, qui a compilé les chiffres du ministère de la santé britannique.

À Manchester et Birmingham, la moitié des quartiers les plus touchés font aussi partie des plus pauvres du pays. Autre enseignement : dans 42 % des zones les plus frappées par le coronavirus, les Britanniques issus de minorités ethniques y sont plus présents qu’à l’échelle globale de l’Angleterre (même si les statistiques en question remontent à 2011). Ce qui tend à confirmer les alertes du monde associatif, selon lesquelles les minorités ethno-raciales sont aussi davantage touchées.

Andy Burnham, maire du Grand Manchester, en plein brasde-fer avec Londres, lors d'une conférence de presse le 20 octobre 2020 © Paul Ellis / AFP. Andy Burnham, maire du Grand Manchester, en plein brasde-fer avec Londres, lors d'une conférence de presse le 20 octobre 2020 © Paul Ellis / AFP.

Comme ailleurs, la densité de population dans ces quartiers urbains et populaires, mais aussi l’impossibilité pour beaucoup de ces habitants de télétravailler, favorise la circulation du virus. Le montant des revenus joue aussi sur la capacité des travailleurs détectés positifs à véritablement s’isoler en quarantaine, en raison de la faiblesse des aides versées pour congés maladie, comme Mediapart l’a déjà raconté ici.

Le nord de l’Angleterre pourrait aussi avoir pâti d’un retour à la normale trop précipité, dans la foulée du confinement du printemps : si la situation à Londres s’était nettement améliorée, des observateurs s’étaient inquiétés des effets d’un déconfinement trop rapide dans le nord de l’Angleterre.

La gestion de la crise sanitaire au Royaume-Uni a ainsi ravivé une vieille ligne de division de la politique nationale, entre un nord de l’Angleterre aux racines ouvrières et plutôt délaissé, et un sud plus aisé, autour de Londres, qui attire les capitaux étrangers, en partie grâce à son industrie financière. Mi-octobre, 11 % des tests réalisés dans le nord-est et le nord-ouest se révélaient positifs, contre 5,7 % dans le Grand Londres, et moins de 3 % dans le sud.

Début octobre, l’édile de Liverpool, le travailliste Joe Anderson, avait expliqué qu’il redoutait que la deuxième vague frappe davantage dans les quartiers populaires de sa ville, à cause d’un « cocktail redoutable » : rentrée des étudiants sur les campus, licenciements massifs dans la foulée du retrait des aides nationales versées aux commerces qui avaient dû fermer pendant le confinement, hausse des demandes d’aides sociales…

Cette fracture nord-sud, déjà ravivée par une décennie d’austérité, a pris la forme d’une spectaculaire opposition entre deux hommes : Boris Johnson d’un côté, le chef du gouvernement conservateur, et Andy Burnham de l’autre, maire travailliste du Grand Manchester (2,8 millions d’habitants).

Le gouvernement de Londres défend désormais une stratégie en trois étapes, face à la reprise du virus. Il a ainsi placé Liverpool, dès le 14 octobre, sous alerte maximale, entraînant la fermeture de nombreux commerces, cinémas et salles de sport. Alors que l’exécutif s’apprêtait à faire de même avec le Grand Manchester – le Grand Londres, lui, restant en « tier 2 », c’est-à-dire à une étape intermédiaire –, Andy Burnham a piqué une colère.

Lors d’une conférence de presse organisée sur les marches de la Central Library, en plein cœur de Manchester, Burnham a accusé l’exécutif, le 15 octobre, de sacrifier les habitants du nord de l’Angleterre, pour tenter d’éviter un reconfinement national et préserver les intérêts du sud : « Ils veulent sacrifier nos activités et nos emplois ici, pour essayer de se sauver eux-mêmes […] On ne se laissera plus faire », a-t-il déclaré, dans un style musclé qui n’était pas sans rappeler les batailles nord-sud à l’époque des gouvernements de Margaret Thatcher dans les années 1980.

Comme le patron du Labour Keir Starmer, Andy Burnham a formulé une double exigence : un reconfinement national de deux à trois semaines, pour l’ensemble de l’Angleterre, accompagné d’une augmentation des aides versées en compensation aux commerces obligés de fermer – au-delà des 67 % promis par le gouvernement de Johnson.

À ce stade, Burnham – ovationné sur ses terres, où il est désormais surnommé le « King of the North » – a perdu la bataille : il a fini par accepter le passage en alerte maximale, obtenant tout de même deux enveloppes d’aides (l’une de 20 millions de livres, pour renforcer les tests et le traçage des cas positifs, la seconde de 60 millions d’euros, pour le soutien à l’activité économique – soit quelque 88 millions d’euros au total).

Ces nouvelles restrictions « augmenteront la pauvreté », tandis que de nombreuses « entreprises sont déjà sur le point de fermer », a regretté Burnham, le 20 octobre, qui continue de plaider pour un plan d’aide massif des quartiers populaires du nord.

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