Kinshasa vu de son fleuve: «Tout le monde se débrouille pour gagner un petit rien»

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Tonnage en baisse et salaires en retard, infrastructures abandonnées à la rouille et corruption systématique, le port de la capitale de la RDC se meurt, comme le trafic avec Brazzaville, sur la rive d’en face.

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Kinshasa (République démocratique du Congo), de notre envoyé spécial.- Assise derrière un bac rempli de canettes de bière made in Angola, Mama Zola est la doyenne des vendeuses du port de Kinshasa. Quand elle a commencé, en 1989, cette veuve et mère de dix enfants voyait des accostages tous les jours. Les marchandises venaient d’Angola ou de plus loin, transitaient par les ports de Matadi et Boma, arrivaient par le chemin de fer, reprenaient le bateau vers Brazzaville, sur la rive d’en face. « C’est du fleuve que viendra la prospérité de ce pays », disait un écriteau. Le fleuve et le pays s’appelaient alors Zaïre. Il était permis d’y croire.

Le fleuve Congo à Kinshasa, en décembre 2016 © Reuters Le fleuve Congo à Kinshasa, en décembre 2016 © Reuters

En 1997, le fleuve a été rebaptisé Congo en même temps que le pays devenait la République démocratique du Congo (RDC). Ce fleuve, l’un des plus longs du monde, relie l’Afrique australe à l’océan Atlantique, sert de frontière à la RDC, au Congo-Brazzaville et à l’Angola, traverse plusieurs provinces en passant par une mégalopole de près de 12 millions d’habitants. Les Belges l’utilisaient pour transporter le caoutchouc, Joseph Mobutu pour transporter les minerais. On pouvait rêver qu’il desservirait un jour toute l’Afrique centrale en eau et en électricité. Qu’allaient en faire Laurent-Désiré Kabila, le président assassiné en 2001, puis Joseph Kabila, son fils, qui lui a succédé ? L’écriteau est désormais rouillé, abandonné sur son clou comme une vieille promesse. Il n’y a plus qu’un vieux policier pour acheter les canettes de Mama Zola, qui voit seulement trois bateaux par semaine. Du chemin de fer, il reste des rails perdus dans l’herbe. De vastes pans de Kinshasa n’ont ni eau potable ni électricité.

La capitale de la RDC tourne le dos à son fleuve. On peut y passer des semaines sans l’apercevoir. Quand on s’en approche, on a beau chercher, rien ne perturbe cet épais bras d’eau verdâtre qui serpente à travers des îlots ratiboisés. Attendre un peu permet d’entrevoir une pirogue où s’affairent trois pêcheurs, mais le « poisson du fleuve » qu’on mange à Kinshasa est plus souvent congelé et importé. Sur le quai, des garçons ruisselant de sueur déchargent une barge de sacs de riz, le camion s’en va vers le marché central. Devant une gargote, des femmes vendent « des tissus africains » – du wax fabriqué en Thaïlande. Et puis c’est tout. « Le fleuve Congo est à la fois sous-exploité et surexploité, explique l’économiste Tom De Herdt, de l’université d’Anvers. Il est sous-exploité en tant qu’axe de transport, en tant que point d’attraction touristique et réserve naturelle, en tant que source d’eau et en tant que source d’énergie électrique. Mais il y a aussi une surexploitation de certains poissons, qui ne sont plus capables de se reproduire. »

Les hangars des commerçants chinois, indiens et libanais, qui approvisionnent les épiceries et quincailleries de la ville, sont certes pleins. Las, le port de Kinshasa, géré par l’État à travers la Société congolaise des transports et des ports (SCTP), est devenu un port fantôme où tout rouille : les grues cassées, les conteneurs abandonnés comme les épaves de steamers entassées, qui croulent un peu plus chaque jour dans l’eau et dont les étages, les ponts, les cheminées et les coursives donnent soudain au Congo des airs de Mississippi. En vrac ou par conteneur, le nombre de marchandises qui arrivent ou transitent diminue chaque mois et chaque année.

Le tonnage commercial officiel, sur lequel l’État prélève une taxe de 16 %, est passé de 202 399 à 173 549 tonnes entre 2014 et 2015 ; l’ensemble du fret a chuté lui aussi. « La sous-exploitation renvoie aux problèmes de gouvernance en général en RDC, poursuit Tom De Herdt. Un des problèmes empêchant une meilleure rentabilisation est le manque de consensus sur la distribution de la “rente rivière”. Contrairement à la “rente minière”, la “rente rivière” exige d’importants investissements, qui ne peuvent être mobilisés dans le cadre institutionnel actuel. »

Ce jour-là est jour de paye. En plein décembre, les agents de la SCTP reçoivent leur salaire de septembre. Certains avaient manifesté leur colère devant le siège, un édifice colonial démesuré qu’on continue d’appeler « la tour de l’ex-Onatra » : l’Office national des transports, créé par Mobutu en 1971 sur les vestiges de l’Office des transports coloniaux (Otraco), puis Office des transports du Congo à l’indépendance. Les retraités font régulièrement part, eux aussi, de leurs arriérés – jusqu’à dix-huit mois, disaient ceux de la province de Tshopo, à l’été 2016. Nommé par le président de la République, le directeur général de la SCTP, Kimbembe Mazunga, ancien gouverneur de Kinshasa, a fini par être suspendu. Dans la tour de l’ex-Onatra et au port, les responsables se renvoient le visiteur. « Les infrastructures sont foutues, dit enfin un sous-directeur, l’air désolé. Il est de plus en plus difficile d’acheminer les marchandises, par route, par train ou par bateau. Auparavant, Kinshasa était un point de sortie de l’Afrique. Aujourd’hui, tout repart par Dar es Salaam, en Tanzanie. »

Un calendrier Bolloré Transport & Logistics est accroché dans le bureau du sous-directeur. Déjà très implanté dans la gestion du fret en RDC, le groupe industriel français, qui a racheté quasiment tous les ports secs (les terminaux à terre) de la côte ouest-africaine, lorgne vers les éventuels appels d’offres qui porteraient sur ceux de Matadi, Boma et Kinshasa. « La RDC reste d’abord une économie mondialisée, qui dépend plus fortement des grands pouvoirs économiques comme les États-Unis, l’Europe ou la Chine que de ses voisins, explique Tom De Herdt. Bien qu’une croissance plus “africaine” soit certainement envisageable – notamment, entre autres, en misant sur le fleuve Congo. »

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