Au Mexique, «on peut mourir juste parce qu’on est une femme»

Par Marie Hibon

En janvier, plus de dix homicides de femmes par jour ont été recensés au Mexique. Dans les zones les plus dévastées, on y jette les femmes comme des déchets. Le nouveau gouvernement de gauche ne s’attaque pas au sujet. Premier volet de notre série sur les droits des femmes en Amérique latine.

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Mexico (Mexique), correspondance. - Quand l’homme qui fumait une cigarette à la sortie du métro a agrippé Zúe Valenzuela par son sac à dos, elle a d’abord cru à une tentative de vol. Mais lorsqu’il a commencé à la traîner de force vers une voiture où se trouvaient deux personnes, l’avocate de 30 ans a vraiment paniqué. « Je me suis jetée par terre et me suis débattue en hurlant, relate la jeune femme. Un jeune homme qui passait s’est approché. Là, mon agresseur a dit : “Je la connais, elle fait juste une crise de rage. Allez, viens, on rentre à la maison !” Face à mon visage paniqué, le jeune homme a appelé les portiers de la rue à l’aide et mon agresseur a pris la fuite. »

Les faits se sont déroulés le 15 janvier vers 22 h 30, à la station de métro Coyoacán, une zone résidentielle tranquille du sud de la capitale mexicaine. Le mois suivant, 48 personnes ont porté plainte pour tentative d’enlèvement, dont plusieurs avec le même modus operandi, baptisé « Calmate mi Amor » (« Calme-toi mon amour ») par les médias mexicains.

Cette vague de plaintes pour tentative d’enlèvement dans la capitale n’est que la dernière manifestation d’un climat qui n’a cessé de se détériorer pour les femmes au Mexique. En 2018, le gouvernement a ainsi recensé près de 3 600 femmes assassinées, chiffre en hausse de 65 % par rapport à 2015.

Pourtant, la reconnaissance des féminicides reste partielle au Mexique. L’an dernier, seuls 861 assassinats de femmes ont été qualifiés comme tels dans les statistiques officielles, soit deux femmes tuées chaque jour en raison de leur genre. En face, les associations civiles produisent leurs propres décomptes alarmants : dans un rapport de 2018, l’agence ONU Femmes recense plus de sept féminicides par jour en moyenne dans le pays.

En avril 2013, un homme brandit des photos de femmes mortes ou disparues à Ecatepec, au Mexique. © Henry Romero (Reuters) En avril 2013, un homme brandit des photos de femmes mortes ou disparues à Ecatepec, au Mexique. © Henry Romero (Reuters)

Une des raisons de cet écart : une interprétation flottante du féminicide dans la loi. Sur les 32 États mexicains, douze définissent le terme de manière moins inclusive qu’au niveau fédéral, et dans deux d’entre eux, le délit de féminicide est carrément absent du code pénal.

Même dans les entités qui reconnaissent le crime, l’application des protocoles qui en découlent est loin d’être systématique. Quand Zúe Valenzuela est allée porter plainte après sa tentative d’enlèvement, les autorités ont d’abord argué « que si rien n’avait été volé et qu’elle était saine et sauve, il n’y avait rien à déclarer ».

Sous la pression, les autorités ont fini par ouvrir un dossier pour « tentative de vol ». « Je ne voulais pas y aller, car je savais très bien comment ça allait se passer », relate la jeune avocate. « On m’a demandé avec insistance comment j’étais habillée et l’heure qu’il était au moment des faits. Je me suis retrouvée seule dans une salle d’attente avec deux des auteurs présumés. Lors de l’examen physique, la médecin a rendu son verdict sans m’avoir touchée. »

Malgré sa profession d’avocate des droits de l’homme, elle ne recommande désormais à personne d’aller dénoncer. « Cela ne sert à rien, et c’est extrêmement dur à vivre. Vous êtes la victime et c’est vous qu’on culpabilise. »

Plusieurs femmes, qui ont témoigné sur les réseaux sociaux, n’ont pas porté plainte. Ce contexte a permis au gouvernement de la ville de nier dans un premier temps l’existence du problème, arguant qu’ils n’avaient connaissance d’« aucune plainte ». « La ville de Mexico est présentée – à tort – comme une bulle de sécurité au milieu d’un pays violent », décrypte Zúe. « Moi-même, je ne me considérais pas comme quelqu’un à qui cela pourrait arriver. » Selon elle, Mexico est en réalité « un miroir du pays. Si quelque chose ne va pas dans la capitale, c’est que l’ensemble du Mexique a un problème ».

Détrônant Ciudad Juárez, théâtre d’assassinats de femmes en série dans les années 1990, c’est désormais l’Estado de México, ceinture industrielle de 16 millions d’habitants autour de la capitale, qui recense le plus grand nombre de féminicides du pays. Une municipalité en particulier, Ecatepec de Morelos, s’est vue qualifiée par la presse de « nouvelle capitale des féminicides ».

Cette gigantesque ville-dortoir en banlieue de Mexico souffre de pauvreté, d’abandon des services publics et, en conséquence, d’une violence endémique. 93,4 % des habitants ne s’y considèrent pas en sécurité.

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