En Corée du Sud, la nouvelle donne géopolitique ravive le fantasme de la réunification

Par

À Séoul, la réunification est une idée qui fait son chemin depuis le rapprochement entre les deux Corées, même si la notion est encore plus floue que la dénucléarisation de la péninsule. Enquête en forme de ronde polyphonique sud-coréenne, par-delà les convulsions trumpiennes…

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Séoul (Corée du Sud), envoyé spécial.-  Ils ont perdu le Nord. Pour le coup, sous le soleil de Séoul, ces grappes de nationalistes vindicatifs, vieilles gens pour la plupart, défilent en brandissant la bannière étoilée yankee à côté du drapeau sud-coréen. Nous sommes samedi 19 mai, sur le boulevard du roi Sejong qui mène au palais Gyeongbokgung. Au milieu des gratte-ciel, l’artère se veut le centre d’une ville tentaculaire : on y trouve les bureaux des principaux journaux, des statues de héros du cru, le siège du gouvernement et… l’ambassade américaine.

En ce lieu symbolique, les manifestants écument de rage. Ils vouent aux gémonies le régime – atroce au demeurant – de Pyongyang. On ne doit pas discuter avec le dictateur nordiste : il faut le contenir et même l’écraser ! Halte à la menace rouge ! Mort à Kim Jong-un ! Un chant martial s’élève de la sono du rassemblement d’extrême droite. Or cette musique ressemble à celle de l’Hymne au maréchal Kim Il-sung, dont sont abreuvés à longueur de journée les Nord-Coréens. La rivalité mimétique bat son plein : œil pour œil, dingue pour dingue.

Manifestation de nostalgiques des régimes autoritaires et antidémocratiques au pouvoir à Séoul jusque dans les années 1990… © Mediapart

Ne pas prendre pour autant cette queue de comète pour le fer de lance d’une nouvelle donne réactionnaire, comme celle qui fit élire présidente de la République, voilà seulement cinq ans, Park Geun-hye, la fille de l’ancien dictateur Park Chung-hee (au pouvoir de 1961 à 1979). La Corée coriace aurait laissé place à la Corée cool avec la destitution, en 2017, de la présidente Park, à la suite d’immenses manifestations populaires aux bougies, qui se tenaient ici, boulevard Sejong, où les tenants égarés d’un ordre révolu se rassemblent aujourd’hui en rangs éclaircis.

Parmi la masse des activistes d’antan qui firent chuter la cheffe de l’État autoritaire et corrompue, il y avait Moon A-young. Cette femme de 36 ans a cofondé Peace Momo, une organisation favorable à la paix avec le Nord et à la tolérance envers les minorités – sexuelles en particulier. Moon A-young est persuadée que les mentalités ont changé, que la culture démocratique est implantée, qu’un retour en arrière est inenvisageable dans la Corée méridionale.

Moon A-young dans un café du boulevard Sejong à Séoul. Moon A-young dans un café du boulevard Sejong à Séoul.
Vendredi 25 mai, au lendemain de la lettre de rupture de Donald Trump douchant soudain les espoirs d’une rencontre avec Kim Jong-un le 12 juin à Singapour, la jeune femme se montre déçue mais pas désespérée : « Le président américain m’a fait l’effet d’un enfant mal dans sa peau. Sa missive est ridicule de bout en bout, avec sa façon de rappeler qu’il a le plus gros jouet nucléaire. Il risque de donner un coup de fouet aux réactionnaires sud-coréens persuadés que le dialogue est un aveu de faiblesse. Mais la réponse mesurée du Nord, qui donne une leçon de diplomatie à un Trump versatile et impréparé, me laisse bon espoir. Ainsi que la maîtrise et la finesse déployées par le président [du Sud] Moon Jae-in. »

Dès le lendemain 26 mai, la rencontre impromptue de Panmunjom entre les deux dirigeants coréens pour sauver le sommet de Singapour allait donner raison à Moon A-young. Celle-ci ne se fait pas d’illusion sur Pyongyang, qui veut d’abord garantir son pouvoir avant d’améliorer le sort de sa population. Mais, selon elle, le Nord a compris que sa dernière chance réside dans une ouverture à la chinoise : laisser faire (loi du marché) sans rien lâcher (mainmise, politique de fer).

« Sauf à envisager un coup d’État militaire contre la famille Kim – ce qui ne ferait qu’aggraver la situation –, il n’y a pas de changement possible puisqu’il n’y a pas de société civile. Celle-ci devra émerger grâce au processus de libéralisation actuel qu’il faut donc soutenir. Mais en prenant le temps et non en exigeant des résultats immédiats, comme dans une entreprise ou une salle de classe », sourit Moon A-young.

Une fermentation suit déjà son cours, par l’entremise de la « troisième Corée », c’est-à-dire la Chine où vivent des millions de Coréens et où gravitent des intermédiaires efficaces, capables de faire circuler l’information, l’argent et les populations. Le transfuge nord-coréen Lee Sung-ju, né en 1988, a bénéficié de tels réseaux. Il s’était retrouvé à la rue, à 12 ans, après que son père, ancien garde du corps de Kim Il-sung (1912-1994), eut fui le pays. Il a raconté dans un livre sa jeunesse de délinquant vivant de rapines, dormant dans les gares, organisant un gang d’enfants sauvages, avant que d’être coffré dans un centre de rééducation pas piqué des vers, puis de s’échapper en Chine.

Lee Sung-ju, le 19 mai 2018 à Séoul, lors d'une réunion de TNKR. Lee Sung-ju, le 19 mai 2018 à Séoul, lors d'une réunion de TNKR.
Aujourd’hui à Séoul, entre deux séjours dans des universités britanniques ou américaines où il poursuit des études de sciences politiques, Lee Sung-ju, en un anglais parfait, s’affiche comme le représentant de « la génération du marché » : ces Nord-Coréens trentenaires qui n’aiment ni l’Amérique, ni le Japon, ni la Chine ; mais adorent le dollar, le yen et le yuan !

Selon lui, « Kim Jong-un a compris que sa propagande ne fait déjà plus le poids face à Internet, qui s’insinue malgré la censure. Il est dans une course contre la montre : il perd chaque jour de son pouvoir et la menace ne suffit plus. Il lui faut donc négocier sa survie économique sans pour autant donner l’impression de capituler en rase campagne sur le nucléaire. Sinon, la population, rendue affamée mais fière, ne comprendrait pas à quoi auraient servi tant de sacrifices qui l’ont laissée exsangue. »

Et le transfuge de conclure : « Il ne faut pas appréhender la réunification d’une façon émotionnelle. Il ne s’agit pas de parents divorcés qui recommencent à vivre ensemble pour le bien des enfants, mais de deux États séparés depuis 70 ans. Il faut d’abord réduire nos différences, regarder nos télévisions respectives, apprendre à nous connaître. Ma génération sera celle de la rencontre ; la suivante sera peut-être celle de la réunification. Dans une telle perspective, j’aimerais jouer, à mon humble niveau, un rôle de passerelle. »

La scène se passe dans une réunion de TNKR (Teach North Korean Refugees), l’une des multiples associations d’aide aux transfuges du Nord, qui sont déjà quelque 40 000 au Sud. Les églises évangélistes foisonnent sur ce qu’il faut bien appeler un marché des réfugiés. Le mode de vie américain donc capitaliste s’impose comme l’idéal à transmettre presto : des centres non mixtes (les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre) apprennent aux rescapés du régime de Pyongyang échoués au Sud à manipuler une carte de crédit, à consommer, à payer encore et toujours…

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Je suis arrivé à Séoul le 19 mai à la mi-journée pour en repartir le 28 mai dans la matinée, en vue d’un reportage aux allures de retour aux sources – ainsi que je m’en suis expliqué dans un billet de blog (à lire ici).