International

En République tchèque, l’ère du milliardaire Babiš est-elle comptée ?

La République tchèque est-elle en train de tourner la page Andrej Babiš, ce milliardaire épinglé dans les « Pandora Papers », allié de Viktor Orbán mais aussi de LREM au Parlement européen ? S’il va probablement quitter son poste de premier ministre, les dernières législatives montrent toutefois la solidité de son ancrage.

Ludovic Lamant

5 novembre 2021 à 13h08

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Le président tchèque a fini par quitter jeudi les soins intensifs. Considéré comme un allié de Moscou, Miloš Zeman, 77 ans, reste soigné à l’hôpital militaire central de Prague, où il était entré le lendemain des législatives tchèques, le 10 octobre. Les médias tchèques font état d’un grave problème au foie, lié à une consommation excessive d’alcool et de tabac, mais les communications officielles du « château » sont laconiques.

La police pragoise a même ouvert une enquête mi-octobre, s’inquiétant de voir l’entourage du président renforcer l’isolement de Zeman à son insu. Un hebdomadaire, Respekt, s’est interrogé en une : le président a-t-il été « kidnappé » ? L’état de santé du chef de l’État, désormais dans une « unité de réadaptation », mais aussi son indépendance d’esprit, sont loin d’être un détail dans la pièce politique qui se joue à Prague : d’après la Constitution tchèque, c’est à lui qu’il revient de nommer un premier ministre pour former un exécutif.

Depuis le 10 octobre, le processus post-électoral est, sinon gelé, en tout cas fortement ralenti. L’affaire est d’autant plus sensible aux yeux des Européens que ce pays de 10,7 millions d’habitants est devenu l’un des piliers du groupe de Visegrád aux côtés de la Hongrie d’Orbán ou de la Pologne de Morawiecki.

Le premier ministre tchèque Andrej Babiš à son arrivée au Conseil de l'Union européenne à Bruxelles, le 17 juillet 2020. © Photo Francisco Seco / Pool / AFP

Afin de prouver que le président se porte mieux, il devait recevoir ce vendredi le premier ministre sortant, le milliardaire controversé Andrej Babiš (dont le parti, ANO, est par ailleurs allié à LREM au Parlement européen), puis échanger en visioconférence avec Petr Fiala, un candidat conservateur bien parti pour succéder à Babiš. Parallèlement, les sénateurs continuent d’étudier les voies institutionnelles possibles pour contourner Zeman et instaurer sans lui un nouveau gouvernement.

Après un vote éventuel de la chambre haute pour « débrancher » Zeman, il resterait encore à la nouvelle Chambre des députés, qui se forme lundi 8, de se prononcer – sans doute pas avant la dernière semaine de novembre. Si sa santé lui en avait donné les moyens, Zeman, adversaire de l’UE, aurait sans doute tout fait pour maintenir Andrej Babiš aux affaires. Cette piste semble écartée, depuis que Babiš, au pouvoir depuis 2013, d’abord comme ministre des finances, puis à partir de 2017 comme chef de gouvernement, a lui-même annoncé le 15 octobre qu’il renonçait, faute d’alliés, à rester premier ministre, et se préparait à siéger comme député de l’opposition.

Parallèlement, deux coalitions qui détiennent ensemble 108 des 200 sièges de la nouvelle Chambre des députés négocient pour former un exécutif constitué de pas moins de cinq partis. Preuve que les discussions avancent, ils viennent de s’entendre, mercredi, sur le nombre de postes du futur gouvernement. Le candidat de l’ODS, Petr Fiala, un politologue et ancien recteur de l’université de Brno (la deuxième ville du pays), qui pâtissait jusque-là d’une image de politique un peu terne, semble sur le point de devenir, à 57 ans, premier ministre.

Puisque le scénario d’un Zeman obstructeur s’est éloigné, faut-il en conclure que l’ère du sulfureux Babiš, encore épinglé en octobre dans les Pandora Papers pour avoir acquis une luxueuse villa dans l’arrière-pays cannois via une cascade de sociétés offshore, est définitivement tournée ? Joint par Mediapart, Michel Perottino, à la tête du département de science politique de l’université Charles à Prague, met en garde contre toute conclusion hâtive.

« De nombreux médias étrangers ont parlé d’une victoire de la démocratie et de la fin du populisme au soir des élections d’octobre... Oui et non. Et même plutôt non que oui, intervient l’universitaire. Entre 40 et 45 % des suffrages sont allés à des partis populistes, ce qui est énorme. » Surtout, si la coalition de droite Ensemble (qui comprend ODS et deux autres formations) est arrivée en tête (27,8 %), le parti ANO d’Andrej Babiš reste le plus voté, avec 27,1 % des voix.

Comment expliquer cette solidité, malgré l’épreuve du pouvoir ? « C’est le résultat d’une politique ciblée, très volontariste. Jamais un gouvernement sortant n’a distribué autant d’argent, et la crise du Covid n’en est pas l’explication principale. Babiš a énormément arrosé, notamment son électorat retraité. Une partie de l’électorat a choisi de voter de manière pragmatique, pour le candidat qui lui rapporte le plus. »

L'hebdomadaire “Respekt” titre sur un “président kidnappé”, en référence aux soupçons pesant sur l'entourage du président tchèque, accusé de l'isoler pour masquer son état de santé.

L’affaire des Pandora Papers, publiée quelques jours avant le scrutin, n’a pas vraiment gêné le premier ministre sortant. « Babiš est le pur produit de la société post-communiste tchèque, il incarne l’entrepreneur, l’homme qui a réussi. La base de son succès, c’est de dire qu’il faut gérer l’État comme on gère une entreprise. Sous cet angle, les Pandora Papers ne l’ont pas desservi, surtout dans un pays où, de toute façon, la plupart des gens n’aiment pas payer d’impôts, parce qu’ils n’aiment pas l’État », poursuit Michel Perottino.

Si la République tchèque n’en a pas fini avec Andrej Babiš, c’est aussi que la coalition des droites en gestation s’annonce particulièrement hétérogène, et donc fragile. Autant l’opposition à Babiš les a soudées pendant la campagne, autant la gestion du pouvoir devrait souligner leurs divergences. L’Europe sera l’une des grandes lignes de fracture, entre l’ODS ouvertement eurosceptique (membre du parti européen ECR, aux côtés du PiS polonais ou de Vox espagnol), et TOP 09 (droite euro-enthousiaste) ou le Parti pirate, lui aussi pro-européen.

Alors que Prague présidera l’UE pour six mois à partir de l’été 2022, rien ne dit d’ailleurs que le pays s’affranchira nettement du groupe de Visegrád, cette alliance controversée avec la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie, qui se retrouve notamment dans son refus de l’aide aux migrants. Michel Perottino reste prudent : « Plusieurs partis de la future coalition veulent aller vers un affaiblissement de Visegrád. Mais l’ODS reste du côté du PiS polonais. Et pour eux, au fond, Orbán ne les dérange pas, ils sont eux aussi très conservateurs. Le vrai problème pour l’ODS, c’est qu’Orbán est venu faire campagne pour Babiš. »

Les droits des personnes LGBTI pourraient aussi crisper au sein du futur exécutif, alors que les chrétiens-démocrates de KDU-ČSL ont tenu des propos homophobes pendant la campagne. En cas d’éclatement prématuré de la coalition, Babiš pourrait revenir plus vite que prévu. Surtout, de nombreux observateurs sont convaincus que le milliardaire prépare son retour par la case présidentielle. Ce scrutin doit avoir lieu en janvier 2023, au plus tard – plus tôt en cas de décès de Zeman en cours de mandat.

Cette transition en cours à Prague, particulièrement laborieuse, confirme aussi, en creux, l’extraordinaire faiblesse des gauches tchèques. Aucune formation étiquetée à gauche – Parti communiste, Parti vert ou Parti social-démocrate – ne sera représentée dans la nouvelle assemblée. « Ce qui est à gauche reste connoté négativement, avance Michel Perottino. Si vous êtes de gauche, c’est que vous êtes du côté des perdants. » Comme dans bien d’autres pays sur le continent, ces partis paient aussi sans doute leur conversion au dogme néolibéral : « Les communistes furent les plus bruyants, pendant la crise sanitaire du Covid, pour défendre l’équilibre budgétaire », relève encore l’universitaire français.

Ludovic Lamant


Commenter

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne