Iran: Rohani est pris en étau

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Les manifestations contre le régime sont moins nombreuses mais une autre menace guette le président iranien, celle des ultras, qui entendent tirer profit de son discrédit. Paradoxe : les ennemis de la République islamique et les factions radicales se retrouvent ensemble pour dénoncer Hassan Rohani, au risque pour les seconds de fragiliser l’ensemble du régime.

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Une voie royale semblait s’ouvrir devant lui. Jusqu’alors, le président Hassan Rohani était allé de succès en succès. Il avait réussi les interminables et difficiles négociations sur le nucléaire et imposé l’accord du 14 juillet 2015 aux radicaux iraniens, qui n’en voulaient pas. Puis il avait été réélu triomphalement, dès le premier tour, avec plus de 70 % des suffrages, aux élections présidentielles de mai 2017. Il avait ensuite redressé l’économie iranienne, mise à bas à la fois par les sanctions internationales et la politique ubuesque de son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad. Il pouvait même espérer succéder au Guide la Révolution islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, que l’on sait malade, et il avançait discrètement ses pions en coulisse dans cette direction. C’était compter sans ceux qui, en Iran, ne comptent pas, les damnés de la République islamique, les « mostazafin » (les déshérités) dont parle le Coran et au nom desquels la Révolution islamique de 1978-79 s’est faite, et qui étaient supposés être les enfants chéris du régime, en même temps que sa base sociale.

Le président iranien, lors de l'assemblée générale des Nations unies, le 20 septembre 2017 © Reuters Le président iranien, lors de l'assemblée générale des Nations unies, le 20 septembre 2017 © Reuters

Désormais, la situation s’est inversée pour le président iranien. La voie royale s’est transformée en un étau. D’un côté, les émeutes sporadiques, avec des manifestants qui scandent : « Mort à Rohani ! ». De l’autre, les pressions et les manigances des factions radicales qui s’emploient à saper sa politique et aimeraient le voir tomber. Paradoxe iranien : les ennemis de la République islamique et ses ultras se retrouvent ensemble pour dénoncer le président iranien, au risque pour les seconds de fragiliser l’ensemble du régime.

À son dixième jour, l’agitation antigouvernementale semble avoir beaucoup perdu de son ampleur mais continue néanmoins, en dépit des nombreuses contre-manifestations orchestrées depuis quatre jours par les milices islamiques et qui réunissent des dizaines de milliers de personnes.

D’après des vidéos mises en ligne, un rassemblement antirégime a encore eu lieu vendredi à Tabriz, la grande ville du nord-ouest de l’Iran, avec un slogan inattendu faisant référence à une jeune protestataire emblématique, du nom de Neda, tuée lors des événements de 2009 : « C’est le printemps de la liberté. La place de Neda est vide. » C’est, semble-t-il, la première fois que les contestataires font référence à ces manifestations hostiles à Ahmadinejad alors soutenues par les factions réformistes.

Signe aussi que la tension reste forte, les Pasdaran (Gardiens de la Révolution), les forces d’élite du régime, ont été déployés dans les trois provinces où l’agitation est la plus vivace. Les dernières déclarations du chef de l’armée, le général Abdolrahim Mousavi, ont été également des plus menaçantes : « Bien que cette sédition aveugle soit si modeste qu’une partie des forces de police a pu l’étouffer dans l’œuf […], soyez assurés que vos camarades de l’armée de la République islamique sont prêts à affronter les dupes du Grand Satan [les États-Unis – ndlr]. » Sans doute ce durcissement explique-t-il pour beaucoup la baisse très nette de la mobilisation. À ce jour, selon le bilan donné par les autorités, 22 personnes ont trouvé la mort et on compte un millier d’arrestations. On est par ailleurs sans nouvelles de dix étudiants de l’université de Téhéran arrêtés avec une centaine d’autres, a fait savoir un parlementaire réformateur, Mahmoud Sadeghi.

Les premières victimes politiques de l’actuel mouvement de protestation sont d’ailleurs les factions et associations réformatrices, au nombre d’une vingtaine, et dont le chef incontesté est l’ancien président Mohammad Khatami (1997-2007). Ce sont elles qui ont permis, en s’alliant avec les conservateurs dits pragmatiques, la réélection magistrale de Rohani. Au sein du régime, leur rôle est de servir de passerelle aux revendications populaires et de coopter les mécontents pour les empêcher de s’exprimer hors du système. À leurs électeurs, ils promettent toujours plus de liberté et de tolérance que leurs adversaires « principalistes ». Eux-mêmes ont d’ailleurs des prisonniers politiques, dont leurs deux candidats malheureux aux élections de 2009, Mir-Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, toujours en résidence surveillée depuis cette époque. Or, ces réformateurs, qui dirigent aussi depuis mai 2017 la plupart des municipalités des grandes villes iraniennes, les manifestants les ont rangés dans le même sac que les factions ultras. Aucun slogan faisant référence aux leaders réformateurs emprisonnés n’a été entendu. Une preuve parmi d’autres que les contestataires ne font aucune différence entre clans réformateurs et factions radicales.

De son côté, cette aile réformatrice du régime n’a pas eu un mot de compassion pour les protestataires, pas même pour ceux qui ont été tués ou emprisonnés, les accablant même dans un communiqué : « Les ennemis jurés du peuple iranien, avec à leur tête les États-Unis et leurs agents […], ont soutenu et encouragé les fauteurs de troubles et les actions violentes, ce qui montre la profonde duperie de ceux qui prétendent défendre la démocratie et le peuple iranien. » D’où leur discrédit et le fait qu’ils n’ont plus de place sur l’échiquier politique iranien. Car ce sont désormais les « ousoulgarayan », les factions radicales, qui occupent le devant la scène, profitant de leur proximité avec le Guide suprême Ali Khamenei, les milices islamiques, les Gardiens de la Révolution et les services de sécurité. Tous font porter la responsabilité des troubles sur le président iranien – il n’y a pas de premier ministre en Iran. Car même si l’agitation ne menace pas directement le régime, elle a fait apparaître sa profonde faiblesse, à un moment où il doit se montrer fort sur les théâtres extérieurs où il est à la manœuvre (Syrie, Irak, Yémen…). Ce que les ultras dénoncent, par ailleurs, c’est sa politique d’austérité, laquelle est à l’origine des manifestations qui ont commencé peu après la publication, le 28 décembre, du prochain budget (mars 2018-février 2019), qui prévoyait des augmentations de l’essence, de l’électricité et du gaz – lesquelles ont depuis été annulées.

En fait, le président iranien est pris dans un cercle vicieux dont on ne voit guère comment il pourrait sortir. Certes, sa politique a permis à l’économie iranienne de connaître une embellie. La croissance, qui était négative sous Ahmadinejad, est revenue : 6 % en 2016, 4 % en 2017. La lutte contre l’inflation a aussi été une réussite : elle est tombée de plus de 40 % à moins de 10 %. En outre, depuis l’accord sur le nucléaire, l’Iran a retrouvé sa capacité d’exporter son pétrole, lequel représente 50 % de ses recettes budgétaires. Mais le chômage reste une calamité : il atteindrait jusqu’à 60 % de la population en âge de travailler dans certaines petites villes, là où précisément souffle le vent de la révolte. Les jeunes, en particulier les jeunes diplômés – ils sont 700 000 chaque année à entrer sur le marché du travail –, en sont les premières victimes : 28,8 %, selon les chiffres officiels, sans doute autour de 40 % dans la réalité. Aussi, constituent-ils le gros de la contestation : 90 % des personnes arrêtées ont moins de 30 ans, selon les statistiques publiées par le ministère de l’intérieur.

De plus, d’inspiration néolibérale, la politique de Rohani tente de s’appliquer à une économie encore contrôlée à 80 % par les secteurs public et parapublic, sans compter la part qui échappe totalement au contrôle de l’État, comme le corps des Pasdaran, qui détient des pans entiers de l’économie iranienne, comme les travaux publics ou les puissantes et richissimes fondations religieuses qui ne payent aucun impôt à l’État.

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