Une gigantesque crise de la dette menace les pays émergents

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La crise sanitaire du Covid-19 est en train de provoquer un effondrement des pays émergents, qui se retrouvent asphyxiés financièrement et incapables de payer leurs dettes. Une annulation de 1 000 milliards de dollars de dettes s’impose pour éviter une cascade de pays en faillite, selon les Nations unies.

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C’est l’état d’urgence au Fonds monétaire international (FMI). Depuis mars, l’institution monétaire est sur tous les fronts. Confrontés à la pandémie et à l’écroulement de leur économie, la plupart des pays africains, mais aussi la Macédoine, le Kirghizistan et bien d’autres, se tournent vers elle pour demander de l’aide.

Les communiqués de secours se succèdent : 226 millions de dollars pour le Cameroun, 200 millions pour le Mali, 130 millions pour la Mauritanie, 363 millions pour le Congo, 12 millions pour les Comores, 111 millions pour Haïti, etc. Au total, 109 pays émergents ont déjà appelé le FMI à la rescousse.

Dans la précipitation, la direction de l’organisation a créé un mécanisme pour pouvoir débloquer des fonds au plus vite, qui permettent aux pays asphyxiés de financer leurs besoins immédiats. Mais pour le FMI comme pour toutes les organisations internationales, ces appels à l’aide ne sont que les signes avant-coureurs d’une crise majeure de la dette qui menace la plupart des pays émergents.

« Le choc Covid-19 ne fait que mettre en lumière ce qui était déjà une crise de la dette souveraine à évolution rapide dans le monde en développement », écrit la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) dans un rapport publié fin avril.

« La dévastation qu’elle est susceptible de provoquer, à moins qu’une action décisive ne soit prise, devrait être une motivation plus que suffisante pour que la communauté internationale se dirige enfin vers un cadre cohérent et complet pour faire face à la dette souveraine insoutenable », prévient l’organisation dépendante de l’ONU.

Selon la Cnuced, les pays émergents doivent faire face à quelque 3 400 milliards de dollars de dettes publiques ou privées à rembourser ou à renégocier entre cette année et l’année prochaine. Pour les soulager, le FMI a déjà annoncé qu’il suspendait les remboursements et les paiements des intérêts des pays auxquels il a prêté.

De son côté, le Club de Paris, qui regroupe la plupart des pays occidentaux créanciers, a décidé la suspension de la dette des pays africains pour cette année.

Ces actions sont bienvenues mais insuffisantes, selon la Cnuced. C’est une annulation pure et simple des dettes, d’un montant de 1 000 milliards de dollars, qu’il convient de mener, selon elle, pour apporter quelque répit au monde en développement. Sous peine d’avoir à affronter une crise majeure de la dette des pays émergents, des défauts en cascade et des effondrements économiques à la chaîne.

Les pays émergents endettés en dollars les plus fragiles. © Bloomberg Les pays émergents endettés en dollars les plus fragiles. © Bloomberg

Le Liban et l’Argentine, en grande difficulté bien avant que la pandémie ne frappe, illustrent les risques de cette crise de la dette qui monte : tous deux sont en passe de faire défaut, pour la neuvième fois de son histoire dans le cas de l’Argentine (voir nos articles ici et ).

Le Venezuela, sorti de tout depuis plusieurs années, est en état d’asphyxie totale, après la chute des cours du pétrole. Le Zimbabwe, en quasi-banqueroute ces dernières années, est au bord de l’effondrement total et lance des appels désespérés au FMI, bien qu’il ne puisse plus normalement être aidé, faute d’avoir honoré ses engagements auprès de l’institution.

Mais demain, cela pourrait être le cas du Brésil, du Mexique, de la Colombie, de l’Afrique du Sud, de l’Indonésie, qui sont parmi les pays les plus exposés à la crise provoquée par le coronavirus, prévient Anna Stupnytska, responsable du fonds Fidelity.

« La crise de la dette qui se forme dans les pays émergents est la pire que j’aie jamais vue », avertit Bill Rhodes, ancien banquier de Citigroup qui a participé notamment au plan Brady en 1989 (un plan de restructuration de la dette mexicaine signé par le secrétaire américain au trésor, Nicholas Brady, qui servira par la suite de modèle pour de nombreux autres pays). Celui-ci redoute qu’elle n’intervienne dès le deuxième trimestre de cette année, si les décisions pour l’endiguer ne sont pas suffisantes.

Si les pays émergents se retrouvent si exposés à une crise de la dette en raison du coronavirus, ce n’est pas parce qu’ils seraient moins bien gérés que les autres, plus corrompus, bien que ces raisons existent aussi et pèsent parfois très lourdement sur le développement de certains de ces pays. C’est d’abord parce qu’ils sont les plus ouverts, les plus intégrés dans la mondialisation de l’économie.

Au nom du libre-échange et de la concurrence, les institutions internationales (FMI, OMC, Banque mondiale) les ont pressés au cours des quatre dernières décennies d’abandonner toute mesure de protection, toute barrière douanière, tout contrôle des capitaux.

Beaucoup sont devenus les terrains de chasse des multinationales, qui les ont forcés à se spécialiser à outrance dans les exportations qui de matières premières, qui de pétrole, qui de bois ou autre.

Leur agriculture locale et vivrière, leur production artisanale et industrielle souvent balbutiante n’y ont souvent pas résisté, interdisant toute formation de capital indispensable à la construction d’une économie interne solide.

Au moindre vent contraire de l’économie mondiale, ils sont les premiers à subir. Avec la crise sans précédent provoquée par la pandémie du Covid-19, ils sont menacés d’un effondrement cataclysmique.

Avant même que la pandémie n’ait commencé à s’étendre dans l’ensemble du monde, ils en ont ressenti les premiers effets. Cela a commencé sur le marché des capitaux, par le dollar. Inquiets des tensions grandissantes entre la Chine et les États-Unis, des risques planant sur l’économie mondiale, les investisseurs internationaux, qui, attirés par des taux d’intérêt élevés, avaient massivement investi dans les dettes publiques et privées des pays émergents ces dernières années, ont commencé à rapatrier leurs capitaux, pour se réfugier dans ce qui leur paraît les seules valeurs sûres, les bonds du Trésor américain, le dollar. Et les grandes fortunes locales les ont imités, accélérant la dépréciation des monnaies locales.

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