Comment sanctionner Barroso après son embauche à Goldman Sachs

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Des fonctionnaires européens réfléchissent aux manières de sanctionner l’ancien président de la commission parti chez Goldman Sachs. Ils voudraient suspendre la généreuse pré-retraite que l’UE verse au Portugais depuis avril 2016. Mais son successeur, Jean-Claude Juncker, semble sur la défensive : il s’est contenté de dire que l’affaire lui « pose problème ».

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De notre envoyé spécial à Bruxelles. Il a fallu attendre trois longues semaines pour que Jean-Claude Juncker s’indigne. Le président de la commission européenne a fini par critiquer, du bout des lèvres, le choix de son prédécesseur, José Manuel Barroso, de devenir conseiller pour le géant de la finance américain Goldman Sachs. Dans un entretien au quotidien belge Le Soir du 30 juillet, le Luxembourgeois a déclaré : « Le fait que Barroso travaille pour une banque ne me gêne pas trop. Mais pour celle-là, cela me pose problème. […] Il faut choisir son employeur. »
Quelques jours plus tôt, Juncker avait répondu, à un journaliste de France 2 qui lui demandait son avis sur l’affaire : « Je ne l’aurais pas fait. » On a connu des condamnations plus fermes. Jusqu’à présent, l’exécutif bruxellois se contentait d’expliquer sur tous les tons que l’embauche de Barroso, qui fut président de la commission de 2004 à 2014, était, à ses yeux, parfaitement légale. Des règles existent pour encadrer – et bloquer le cas échéant – des cas de pantouflage. Mais ce « code de conduite » n’est valable que durant les 18 premiers mois suivant le départ du commissaire en question (ce qu’on appelle, dans le jargon, la « cooling off period »). Or, Barroso avait quitté depuis vingt mois son poste, lorsqu’il a annoncé son recrutement par Goldman. Bref, tout était en ordre. C’est pourquoi Juncker a précisé au Soir : « C’est une démarche individuelle et il a respecté les règles. »

Sauf que l’effet, pour l’image de l’Union, est catastrophique. La nomination du Portugais relance les spéculations sur la « capture » des décisions politiques prises à Bruxelles par le pouvoir financier. Dans la capitale belge, nombre de fonctionnaires européens peinent à comprendre pourquoi Jean-Claude Juncker ne s’est pas dissocié plus nettement du comportement toxique de son prédécesseur – d’autant que Barroso ne pèse plus rien, d’un point de vue politique, dans la bulle bruxelloise. À la tête du parlement européen, le social-démocrate allemand Martin Schulz, lui, n’a même pas jugé nécessaire de se prononcer publiquement sur le sujet durant le mois de juillet. À l’inverse, François Hollande, le 14 juillet, s’était montré plus tranchant : il avait qualifié l’embauche de Barroso de « moralement inacceptable ».

« Commission et parlement sont sans doute de l’avis qu’en ces temps médiatiques agités où une tragédie chasse l’autre, Nice venant après le Brexit, il suffit de laisser pisser le mouton, regrette le Belge Pierre Defraigne, ex-chef de cabinet du commissaire Pascal Lamy, dans une tribune récente. Or commission et parlement se trompent, car ils ont beaucoup à perdre dans cette histoire ; la première voit son autorité morale affaiblie, tandis que le second risque de voir le taux de participation électoral se réduire encore au prochain scrutin. Pourquoi acceptent-ils ainsi de se mettre un boulet au pied qu’ils vont traîner longtemps au plus grand dam de l’image de l’Europe devant ses citoyens ? » Et d’insister : « L’Europe d’aujourd’hui est trop faible pour ajouter aux coups venant du dehors, des fautes graves commises au-dedans. »