Puigdemont, missionnaire de la Catalogne indépendante

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Depuis janvier 2016, Carles Puigdemont dirige la Catalogne avec une seule obsession : provoquer la « déconnexion » avec l’Espagne. L’organisation d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, qui pourrait avoir lieu le 1er octobre, est le pari le plus risqué de l’ancien maire de Gérone. Portrait.

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Durant ses vacances d’été, Carles Puigdemont ne quittera pas ses terres de la Catalogne. Le président de la Generalitat, 54 ans, a prévu de lire un essai obscur, Petite théologie de la lenteur, rédigé par un religieux portugais. Au cours de sa carrière, « Puigdi », comme ses amis le surnomment, a pris son temps. Né en 1962, ce n’est qu’en 2006 qu’il quitte le journalisme pour la politique, et devient député régional au sein du principal parti de la droite nationaliste (à l’époque, CiU).

Mais depuis quelques semaines, tout s’est accéléré autour de lui : Puigdemont, qui dirige la Catalogne (7,5 millions d’habitants) depuis janvier 2016, s’est lancé en juin dans un pari politique d'envergure, et très compliqué, qui pourrait lui coûter sa carrière politique : il a promis la tenue d’un référendum sur l’indépendance de ce « pays », le 1er octobre prochain. En cas de victoire du « oui », il s’est engagé à déclarer immédiatement la « déconnexion » avec l’Espagne, pour fonder une « république catalane ».

« Ce processus va mettre un terme au protagonisme de la classe politique. Le moment des citoyens est venu », avait-il lancé le 10 juin, au lendemain de l’annonce du référendum. Des élus peuvent décider de « [nous] déclarer inaptes, de nous suspendre, de nous menacer, de déposer des plaintes [contre nous] », mais « il faut savoir respecter les gens », avait-il insisté. Puigdemont a pris cette décision en accord avec Oriol Junqueras, numéro deux de l’exécutif régional, et qui est, en théorie, l’un de ses adversaires politiques, puisqu’il est le chef de l’ERC, la gauche républicaine indépendantiste. Depuis un an et demi, Puigdemont et Junqueras forment un drôle de tandem, allié au nom de la cause indépendantiste, et qui fait enrager à distance le gouvernement à Madrid.

Carles Puigdemont (à gauche), le 9 juin 2017 à Barcelone, jour de l'annonce de la tenue d'une consultation le 1er octobre prochain, avec un drapeau de la Catalogne, l'Estelada, à la main © Albert Gea / Reuters. Carles Puigdemont (à gauche), le 9 juin 2017 à Barcelone, jour de l'annonce de la tenue d'une consultation le 1er octobre prochain, avec un drapeau de la Catalogne, l'Estelada, à la main © Albert Gea / Reuters.

À la différence du référendum écossais de 2014, qui avait été reconnu par Londres (et annoncé plus d’un an avant sa tenue), Madrid freine des quatre fers. Le gouvernement de Mariano Rajoy (PP, droite) observe, consterné, les derniers soubresauts du « proces » – le surnom donné par les indépendantistes à ce « processus » vers la création d’un État indépendant. Convaincu que l’opération est anticonstitutionnelle, Madrid pourrait bien tenter de bloquer, à la rentrée, la tenue de la consultation. « Avec tranquillité et modération, je vous dis qu’il n’y aura pas de référendum le 1er octobre », a répété, le 2 août, le chef du gouvernement, précisant que « l’on ne peut pas séparer la loi et la démocratie ».

Mais ses promoteurs, à Barcelone, sont non seulement convaincus que le référendum aura lieu, mais aussi qu’il n’aura rien à voir avec son précédent, celui du 9 novembre 2014. Lors de cette consultation qualifiée d’illégale par la justice, une écrasante majorité (plus de 80 %) des votants s’était prononcée pour le « oui ». Mais les opposants à l’indépendance avaient choisi de boycotter le scrutin, puisqu’il était illégal, et la participation s’était révélée très basse. Cette fois, une partie de l’opposition pourrait décider de participer, et la victoire du « oui » à l’indépendance pourrait être moins nette.

La presse espagnole continue de spéculer sur la date à laquelle sera publié le décret officiel annonçant le référendum. Sans doute début septembre, à quelques jours de la Diada, la fête nationale de la Catalogne (11 septembre), qui rassemble toujours des centaines de milliers d’indépendantistes dans les rues de la capitale catalane. C’est une précision importante, parce que tant que le décret n’est pas publié, Madrid ne peut pas engager d’actions juridiques pour bloquer le « procés ».

D’ici là, Puigdemont fait preuve d’une détermination sans faille. Au milieu de l’agitation catalane, c’est même l’une des seules certitudes : lui ira jusqu’au bout, quitte à prendre des risques juridiques lourds, pour sa propre personne. À la différence de son prédécesseur, le conservateur Artur Mas (2010-2016), qui semblait s’être converti à l’indépendance par cynisme, pour mieux se maintenir au pouvoir, Puigdemont est un indépendantiste pur jus – et jusqu’à présent épargné par les scandales de corruption qui ont éclaboussé une bonne partie de la classe politique catalane (dont Mas). Au printemps 2017, Mas avait été condamné à deux ans d’inéligibilité pour avoir coorganisé le référendum illégal de 2014, à l’issue d’un procès très médiatisé, qui avait servi de caisse de résonance aux revendications indépendantistes.

Puigdemont (« la cime de la colline », en catalan ) est né à Amer, un petit village du nord de la Catalogne, près de Gérone, dans une famille de pâtissiers. « Dès ses 16 ans, il avait déjà en tête le pays », c’est-à-dire la Catalogne, dit-on dans son entourage. Fan de nouvelles technologies (il crée et gère lui-même son compte Twitter depuis 2007), il devient journaliste, lance un journal papier en anglais sur la Catalogne (Catalonia Today, toujours en vente aujourd’hui), puis fonde dans les années 1990 une agence de presse, toujours sur la Catalogne (cofinancée par la Généralité). Il voyage dans toute l’Europe, à l’écoute d’autres revendications indépendantistes, du Tyrol du Sud à la Flandre belge et à la Corse, et ces séjours renforcent ses certitudes sur la crise actuelle des États-nations.

Aujourd’hui, il explique : « Un État catalan est un instrument pour mieux servir nos citoyens, ce n’est pas un but en soi. Si dans 30 ou 50 ans, l’UE devait être le seul État existant, cela ne nous poserait pas de problème, depuis la Catalogne. L’État est une convention, cela part d’un consentement commun, qui peut être renouvelé, ou non. » En 2011, il devient, sous l’étiquette CiU, maire de Gérone, l’un des bastions de l’indépendantisme catalan.

Fin 2015, la Catalogne est dans l’impasse politique, sans gouvernement après les régionales de septembre. Le conservateur sortant Artur Mas, très contesté, accepte de faire un pas de côté. Il propose alors le nom surprise de Puigdemont pour le remplacer, à la tête d’une alliance hétérodoxe d’indépendantistes conservateurs et sociaux-démocrates, mais aussi anticapitalistes. Ces députés, qui détiennent une courte majorité au Parlement (72 sièges sur 135), ne sont d’accord sur rien, sauf sur une promesse de campagne : organiser, dans les dix-huit mois suivant l’entrée en fonction du gouvernement, l’indépendance du « pays ». « C’est un groupe de fanatiques prêts à accomplir leur objectif », s'emporte José Luis Ayllon, un secrétaire d’État à Madrid et proche de Rajoy, interrogé par Politico.

Puigdemont n'a pas dévié depuis son entrée en fonction l'an dernier. L'indépendance est sa seule feuille de route, et son unique obsession. Il a eu toutes les peines du monde à boucler les budgets en 2016. Si l’on met de côté le feuilleton du « procés », très peu de textes ont été adoptés par le gouvernement. Mais peu importe, à ses yeux. Après l’annonce du référendum du 1er octobre (nom de code, « 1-O », dans la presse espagnole), il a prévenu : si le « non » l’emporte, il convoquera sans attendre de nouvelles élections régionales (voir l'entretien ci-dessous, aux côtés d'Oriol Junqueras). Ce qui pourrait préparer le terrain à un retrait de Puigdemont, et à un retour au premier plan d’Artur Mas, à la tête du Parti démocrate européen catalan (PDeCAT, nouveau nom de l’ex-Convergencia, le parti historique de la droite nationaliste catalane, emmené par Jordi Pujol).

Durant l’été, l’ancien maire de Gérone a multiplié les décisions coups de poing, prouvant sa détermination. Il a notamment remercié plusieurs membres de cabinet haut placés, tous encartés au PDeCAT. Leur tort ? Ils avaient fait état de doutes, en public ou en privé, sur la faisabilité du référendum à venir, en raison, notamment, des risques juridiques qui pèsent sur tous ceux – fonctionnaires et élus – qui accepteront, de près ou de loin, de l’organiser.

La technique autoritaire a eu le mérite de souder le clan indépendantiste, par-delà les traditionnelles divisions politiques droite-gauche. Mais elle a aussi choqué nombre d’Espagnols, hors de Catalogne. À Madrid, le geste a été perçu comme un point de non-retour dans la crise actuelle. Le gouvernement national n’a pas tardé à répondre : le ministère des finances a par exemple placé sous étroite surveillance la Généralité, pour s’assurer qu’aucun des fonds publics ne serve à financer la tenue du référendum. Ce à quoi Barcelone a répondu en mettant sur pied une « caisse » alimentée par les « citoyens », pour financer l’opération.

D’autres obstacles techniques attendent les indépendantistes, en particulier la fabrication des quelque 8 000 urnes, et la mise au point d’un registre officiel d’électeurs. À ce stade, la motivation de Puigdemont ne fait aucun doute. Il est encore trop tôt, toutefois, pour savoir si elle suffira pour permettre à la consultation de voir le jour, et surtout, dans quelles conditions.

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