Mehdi Nemmouche, le djihadiste qui parlait trop

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Mediapart retrace le parcours de Mehdi Nemmouche, le premier djihadiste issu des rangs de Daech à avoir commis un attentat en Europe. Des rapports pénitentiaires illustrent les failles des services de renseignement. Et posent la question : le terroriste était-il suivi avant la tuerie du Musée juif de Bruxelles dont il est accusé ?

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On ne sait pas quel jour on est, quelque part entre le 22 février et le 30 mai 2014. On ne sait même pas sur quel continent on se trouve, Asie ou Europe. Ce qu'on sait : Mehdi Nemmouche compulse le Guide du routard consacré à Singapour et ne trouve pas ce qu'il y cherche. Aucune mention des mosquées qu'il a visitées pendant son périple. De cette omission a priori anodine du guide touristique, le terroriste acquiert une conviction : les services de renseignement sont après lui. C’est la surprenante conclusion qu’il livrera à un autre djihadiste à travers les murs de sa prison.

Mehdi Nemmouche © DR Mehdi Nemmouche © DR
Cette confession se situe, elle, dans un temps et un espace précis : le 28 juillet 2014, la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy (Yvelines). Mehdi Nemmouche croupit dans une cellule du quartier d’isolement. Deux mois plus tôt, il a été interpellé à la gare routière de Marseille.

Lors d'un contrôle de routine du bus en provenance d'Amsterdam, via Bruxelles, des douaniers ont découvert dans son sac une arme de poing, une kalachnikov, une caméra miniature GoPro, un appareil photo et « un drap blanc portant des inscriptions faites au marqueur qui mentionnent en arabe “État islamique en Irak et au Levant” et “Dieu est grand” », selon la description qu’en fera alors le procureur de la République, François Molins. Des éléments matériels qui, associés à des images de vidéosurveillance, désignent ce Français âgé de 29 ans comme le principal suspect du quadruple assassinat du Musée juif de Bruxelles qui vient de se dérouler le 24 mai 2014.

Sur le point d’être extradé vers la Belgique, le numéro d’écrou 84972 s’ennuie dans sa cellule de Bois-d’Arcy jusqu’à ce qu’un détenu, alors en cour de promenade, se colle au pied du bâtiment où se loge le quartier d’isolement. Le taulard qui se fait appeler « Abou Ismaël », incarcéré pour être allé combattre en Syrie, entame avec le terroriste présumé de l’attentat du Musée juif une « longue conversation », comme le soulignera l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel de sa filière d’acheminement de djihadistes.

Les deux détenus ignorent que le surveillant affecté au quartier d’isolement ne perd pas une miette de la discussion, prend même des notes. Son résumé finira dans un rapport de l’administration pénitentiaire, daté du 30 septembre 2014 et signé du directeur de la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy. Ce document, dont Mediapart a pris connaissance en octobre 2015, sera versé dans différents dossiers d’instruction intéressant des affaires de terrorisme liés à l’État islamique.

Le djihadiste qui se fait appeler Abou Ismaël en train de manipuler une kalachnikov. Photo récupérée dans son téléphone à son retour de Syrie © DR Le djihadiste qui se fait appeler Abou Ismaël en train de manipuler une kalachnikov. Photo récupérée dans son téléphone à son retour de Syrie © DR

C’est au cours de cette conversation très écoutée que Mehdi Nemmouche est amené à détailler ses doutes nés de la lecture du Guide du routard à propos d’une surveillance policière qu'il aurait détectée en Asie. Lors de la conférence de presse qui avait suivi son interpellation, le procureur Molins avait brossé les grandes lignes de l’odyssée qui avait précédé son passage à l’acte : après un séjour d'une année en Syrie et un passage en Turquie, Mehdi Nemmouche quitte Istanbul le 21 février 2014 pour la Malaisie « où il séjourne un mois et demi, effectuant de courtes escales à Singapour et à Bangkok », avant d’atterrir à Francfort et de se perdre dans la nature jusqu’à la tuerie du Musée juif.

À Abou Ismaël, Mehdi Nemmouche narre par le menu un épisode de son séjour à Singapour. Il y rencontre « un Japonais » – le terroriste désigne là un Asiatique francophone – qui l’aurait, selon ses dires, « roulé ». Le Japonais, soi-disant étudiant en médecine âgé de 21 ans, se serait montré insistant pour regarder son passeport au prétexte qu’il n’en avait jamais vu de français. Nemmouche obtempère tout en prenant soin de masquer son identité. Le Japonais l’interroge alors sur les visas algériens, libanais et turcs tamponnés dessus, lui demande ce qu’il a été faire dans ces pays. Le terroriste prétend être commerçant dans le textile et se rendre là où les tissus sont le moins chers.

De fil en aiguille, les deux nouveaux amis passent la soirée au casino. Non sans sueur froide pour Mehdi Nemmouche qui s’imagine devoir laisser son passeport, son appareil photo et sa caméra à l’accueil de l’établissement de jeux. Un attirail du parfait touriste, sauf quand les appareils numériques contiennent des images de la guerre en Syrie. L’ancien braqueur de supérettes reconverti terroriste a alors le sentiment, confie-t-il à Abou Ismaël, d’avoir été « piégé par un policier ». Aussi, lorsqu’en fin de soirée le Japonais cherche un moyen de rester en contact, Nemmouche lui refile une fausse adresse mail, avec la ferme intention de ne plus jamais revoir l’étudiant en médecine trop intrusif.

Le lendemain, l’islamiste, en train de prendre en photo une des plus belles mosquées de Singapour, se retrouve nez à nez avec le Japonais. Interloqué, Nemmouche lui demande ce qu’il fait là, le Japonais répond que la mosquée fait partie des monuments recommandés par le Guide du routard, ce qui – on l’a vu – est faux.

Tout à sa conversation avec Abou Ismaël, Mehdi Nemmouche rapporte une seconde rencontre suspecte. Elle se déroule dans un kebab à Hong Kong. Cette fois, il s’agit d’un Français, la cinquantaine, sportif, gentleman, se présentant comme propriétaire de parcs d’attractions en Asie. Ce que Nemmouche n’en finit pas de trouver « bizarre » : selon lui, un homme avec de l’argent ne fréquente pas les kebabs.

Si ce second cas paraît plus léger – en tout cas, Mehdi Nemmouche ne l’argumente pas beaucoup –, le récit circonstancié de la rencontre avec l’étudiant en médecine fait penser à une légende mal fagotée d’un espion pas très discret qui cherche à lui tirer les vers du nez et, au-delà de la paranoïa habitant un islamiste conditionné pour opérer en clandestin, interroge sur l’éventuelle surveillance dont il aurait pu être l’objet à quelques semaines de perpétrer la tuerie du Musée juif de Bruxelles.

Touriste solitaire et suspect, Mehdi Nemmouche était-il l’objet de filature de l’Internal Security Department (ISD), les services de renseignement intérieur de Singapour ? Ou était-il pris en charge par des services occidentaux en tant que membre présumé de la djihadosphère francophone ?

Deux services français disposent d’une antenne à Singapour : la DGSE, les services secrets extérieurs, et la direction de la coopération internationale (DCI), l’organe rattaché au ministère de l’intérieur, gérant les officiers de liaison de la police française dans les ambassades à l’étranger. Jointe, la DGSE, comme à son habitude, refuse de commenter une éventuelle opération extérieure. Cependant, un connaisseur du dossier assure que « la DGSE n’a rien à voir avec ça et, de toute manière, la scène décrite par Mehdi Nemmouche ne correspond pas aux modes opératoires d’approche ». La DCI, elle, fait valoir que ce ne sont « ni ses méthodes ni son métier ». Contacté par l'intermédiaire de l'ambassade, le porte-parole du ministère de l’intérieur de Singapour nous fait savoir qu'il « s’abstient de tout commentaire sur le sujet [...] évoqué ».

Une chose est sûre : au moment de son odyssée asiatique, Mehdi Nemmouche est déjà dans le viseur des services de renseignement français. La DGSI a créé à son nom une fiche S et l’a inscrit au système d'information Schengen (SIS), ce qui déclenchera une alerte lors de son retour en Europe, le 18 mars 2014, lorsqu'il passe le contrôle des passeports à l'aéroport de Francfort, en Allemagne.

Pendant que Nemmouche écume casino à Singapour et kebab à Hong-Kong, les services n’ignorent plus qu’il est entré dans les rangs de l’État islamique. Loin du profil de loup solitaire qu’on brossera un peu vite au lendemain de la tuerie du Musée juif, Mehdi Nemmouche est le produit d’un système, d’une organisation qui a décidé de frapper l’Europe. Comme le confirmera… le principal intéressé lors de sa conversation avec le djihadiste incarcéré.

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Les propos attribués dans cet article à Bernard Cazeneuve, lors de son audition le 2 juin devant le commission d’enquête parlementaire sur les attentats, diffèrent de ceux qui figurent dans le compte-rendu officiel, consultables ICI. Mediapart, qui avait assisté à cette audition, a constaté que les déclarations du ministre de l’intérieur avaient été retranscrites de manière plus policées, en atténuant la responsabilité que faisait porter M. Cazeneuve sur le renseignement pénitentiaire, dépendant du ministère de la justice. Selon nos informations, la Place Beauvau a revu et corrigé les déclarations du ministre, nous avons donc privilégié la publication de ses dires tels qu’ils figuraient dans notre carnet de notes.