En Algérie, des clans et des défections

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Alors qu’une nouvelle journée de manifestations baptisée « le jour de la chute finale » s’annonce, le clan Bouteflika perd des soutiens. État des lieux des clans au pouvoir et des défections. 

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Le président algérien Abdelaziz Bouteflika va-t-il devoir renoncer à un cinquième mandat ? Ou plutôt les différents clans qui l’entourent et qui ont intérêt à ce qu’il rempile malgré la maladie, la vieillesse et « la menace vitale permanente » qui oppressent sa respiration et ses neurones ?

La question commence à se poser de manière aiguë tandis que la pression de la rue n’en finit pas de s’accentuer, que de nouvelles manifestations vont secouer le pays ce vendredi 8 mars après la prière, que les hôpitaux universitaires de Genève en Suisse où l’impotent chef d’État est hospitalisé depuis bientôt deux semaines croulent sous les appels et les canulars en provenance d’Algérie, que des syndicalistes, des patrons, des anciens combattants parmi les plus zélés partisans du bouteflikisme quittent le navire.

Manifestation contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika à Paris. © Rachida El Azzouzi Manifestation contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika à Paris. © Rachida El Azzouzi

Avec elle, une autre question : mais qui donc gouverne l’Algérie, 42,2 millions d’habitants ? Qui décide ? Qui limoge ? Qui tranche ? Pendante depuis les années 2000 et le premier gros pépin de santé de Bouteflika (son ulcère hémorragique à l'estomac qui lui a fait frôler la mort en 2005), elle est devenue un mantra après son accident vasculaire cérébral de 2013 qui l'a lourdement handicapé. 

Ce ne peut plus être ce vieil homme, ombre de lui-même, président par procuration, par correspondance, qui ne parle plus, ne marche plus et que la diaspora algérienne lémanique tente de sauver en portant plainte contre ses proches pour « enlèvement d’une personne incapable de discernement » quand d’autres demandent qu’on l’euthanasie puisque c’est permis en Suisse.

Ce ne peut plus être ce vieil homme dont la santé ne suscite « aucune inquiétude », assure sa garde rapprochée, alors qu’il est cloué dans un étage privatisé du plus grand centre hospitalier suisse depuis douze jours au moment où le peuple qu’il est censé représenter se soulève contre lui et le système qu’il incarne. Au moment où il devrait entrer en campagne, faire campagne puisqu’une candidature a été déposée en son nom.

Ce ne peut plus être ce vieil homme invisible qui n’a pas parlé aux siens depuis sept ans et qu’un affidé du régime, à l’ascension fulgurante mais plus loin de tomber en disgrâce, comparait il y a peu à Abraham le prophète. Ce ne peut plus être ce vieil homme réduit à un cadre à son effigie à défaut de pouvoir sortir, même en fauteuil roulant, pour les inaugurations et les cérémonies, et que le peuple ne peut désormais plus « encadrer ».

En Algérie, il a toujours été difficile de savoir qui dirige le pays, qui décide de quoi et pourquoi, même quand Bouteflika respirait la bonne santé du frère révolutionnaire qui a bataillé contre le colon français puis contre les frères terroristes en portant la concorde nationale ainsi que la paix et la réconciliation après la décennie noire.

« Le régime algérien fonctionne comme l’économie algérienne. Ils sont informels. L’économie informelle domine en Algérie. La politique informelle aussi », confiait à Mediapart le politologue Abdelkader Yefsah il y a un peu plus d’un an. Et l’opacité est totale.

Impossible de savoir qui tire les ficelles et quelle ficelle. « Le pouvoir est la résultante d’une convergence de forces multiples – armée, services de renseignements, police, partis, patronat – qui cherchent à préserver leurs intérêts », rappelle ici l’historien Benjamin Stora, spécialiste du Maghreb contemporain.

« Il y a plusieurs niveaux de pouvoir, abonde l’essayiste, éditorialiste au Quotidien d’Oran et au Monde diplomatique Akram Belkaïd qui publie en avril aux éditions Tallandier L’Algérie, un pays empêché en cent questions. Il existe un État, des institutions, qui gèrent le tout-venant. Il existe ainsi un formalisme administratif et institutionnel très marqué en Algérie. Mais pour les décisions sensibles : orientations politiques, nouvelles lois économiques, gestion sécuritaire des opposants, les noyaux ne sont pas nombreux. Il y a la présidence, donc, en temps normaux, Bouteflika et ses proches. Il y a aussi l'état-major de l'armée, allié du clan Bouteflika mais pas son vassal, ce qui est important. Les décisions stratégiques se prennent après tractations et consensus. »

« Ce brouillage permet au pouvoir politique d’échapper à ses responsabilités », renchérit la psychanalyste Karima Lazali, auteure d’une enquête remarquable sur les effets psychiques de l’oppression coloniale en Algérie. Et il ne date pas de Bouteflika, il était là sous la présidence de Chadli Bendjedid (1980-1991), de Liamine Zéroual (1994-1998), en fait dès 1962 : « Depuis l’indépendance, il y a eu construction d’un pouvoir politique qui se déroulait sur deux scènes parallèles, l’une était visible et l’autre invisible qui exercerait tous les pouvoirs sans jamais en rendre compte aux gouvernés », décrit Karima Lazali.

Les chancelleries occidentales à commencer par la France sont larguées et incapables de traiter avec le pouvoir informel algérien qu’elles mésestiment. « En Algérie, peut-être davantage qu’ailleurs, avoue ici à Mediapart un diplomate, excellent connaisseur du Maghreb, c’est moins la perception des faits que leur évaluation, et l’analyse des rapports de force qui importe. Dans un pays où le pouvoir résulte d’une convergence instable de forces politiques formelles et informelles, civiles, militaires et économiques, le tout dans une opacité totale, il est déjà difficile de décrypter le cheminement des choix et des décisions. Et il est plus difficile encore, en cas de crise, d’effondrement de l’une des forces ou de disparition de la personnalité qui l’incarne ou la représente, d’imaginer l’avenir. »

Pendant deux décennies, une longévité exceptionnelle pour l'Algérie, Bouteflika, élu pour la première fois en 1999, a incarné le consensus. Au seuil de sa vie, au pays de la corruption redistributive, il le reste encore. Les « forces », les « clans », les « castes », les « camps » au pouvoir ainsi que l’on désigne ceux qui composent « la boîte noire » algérienne – l’une des plus grandes énigmes au monde – n’ont pas su s’accorder sur un remplaçant. Tant Bouteflika est le rouage central – la marionnette – pour que la clique d’oligarques et de prédateurs continuent de se partager le gâteau de la rente et de piller allègrement ce qui devrait revenir au peuple. La clique avait pourtant cinq ans devant elle pour trouver un plan B puisque déjà en 2014, la situation était critique.

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