Minuit –2 : il est temps de se soucier de l’apocalypse nucléaire

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Le traité FNI de 1987 sur les forces nucléaires intermédiaires a été la clé de voûte de la sécurité européenne. Donald Trump a décidé de s’en retirer. En réponse, Vladimir Poutine fait de même. L'inquiétude monte : toute l’architecture du désarmement nucléaire est menacée, une nouvelle course aux armements s’engage. Et l’Europe pourrait redevenir un champ de bataille.

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L’événement est passé presque inaperçu, confiné dans d’étroits cercles de spécialistes. Pas de débat en France, alors que le sujet est ardemment discuté en Allemagne, aux États-Unis et en Russie. Vladimir Poutine a signé, lundi 4 mars, un décret suspendant l'application par la Russie du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI). La décision russe avait été annoncée le 2 février, le jour même où les États-Unis choisissaient de sortir du traité. Dès le 20 octobre 2018, Donald Trump avait en effet créé la surprise jusque dans son entourage en clamant son intention de ne plus se plier à ce traité signé en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev.

Vladimir Poutine. © Kremlin.ru Vladimir Poutine. © Kremlin.ru

Le traité FNI est considéré comme la pierre angulaire du système de contrôle et de diminution des armements nucléaires, donc de l'équilibre stratégique entre États-Unis et Russie. Il a été le premier traité éliminant totalement une catégorie d'armements : des missiles de croisière ou des missiles balistiques tirés depuis le sol et d'une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres. En 1991, 846 missiles américains et 1 846 missiles soviétiques avaient été détruits.

Ce traité avait trois autres grandes vertus : d'abord mettre fin à la guerre froide et à la folle course aux armements entre États-Unis et URSS ; ensuite stopper la « crise des euromissiles » qui dura tout le début des années 1980 et vit l'Europe transformée en champ de bataille avec déploiement de missiles SS-20 soviétiques et de missiles Pershing américains ; enfin amorcer la construction d'une véritable architecture de traités de désarmement nucléaire (traités Start et New Start) qui ont permis en moins de trente ans de passer de près de 70 000 têtes nucléaires américaines et russes à 3 000 effectivement déployées cette année (lire ici un inventaire des forces nucléaires).

Ce traité FNI, au-delà de ses dispositions très techniques, a toujours porté une ambition politique. Évaluer au plus près la dissuasion nucléaire et l'équilibre stratégique entre les deux hyper-puissances nucléaires ; instaurer une culture commune de la vérification et du contrôle ; obliger à l'échange d'informations et à la négociation ; rappeler surtout que l'apocalypse nucléaire n'est pas un fantasme mais un risque bien réel qui demande à être géré au plus près…

C'est dire combien la décision unilatérale de Donald Trump est dangereuse, et ses conséquences porteuses de risques exacerbés de nouvelles courses aux armements ou de crises non maîtrisées. Après avoir dénoncé l'accord sur le climat, plusieurs traités commerciaux et l'accord sur le nucléaire iranien, le président américain met à bas le complexe édifice qui a permis d'éviter tout conflit nucléaire.

Car la fin du traité FNI annonce la mort d'un autre grand traité de désarmement, le traité New Start (il concerne la réduction du nombre de lanceurs et de têtes nucléaires stratégiques), qui expire en 2021. Tous les spécialistes estiment que son renouvellement est hautement improbable vu le niveau de défiance entre Washington et Moscou. Dès février 2017, Donald Trump avait d'ailleurs critiqué ce traité, estimant qu'il favorisait la Russie.

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Cette décision de Trump s'inscrit dans un contexte plus large d'augmentation du budget militaire américain (720 milliards de dollars en 2018, contre environ 60 milliards pour la Russie) et de déclarations tonitruantes. Exemple : « Nous augmentons les arsenaux de pratiquement toutes les armes. Nous modernisons et créons une nouvelle force nucléaire. Et franchement, nous devons le faire parce que d’autres le font. S’ils ne s’arrêtent pas, nous serons plus avancés que jamais auparavant dans le domaine nucléaire », clamait-il le 12 février 2018 (citation à retrouver dans ce rapport Munich Security Report 2019, page 50 (pdf, 3.7 MB)).

Dans une tribune publiée par le Washington Post, George Shultz (négociateur du traité pour Ronald Reagan) et Mikhaïl Gorbatchev s'indignent de cette décision : « L'abandon du traité FNI est un pas vers une nouvelle course aux armements, il mine la stabilité stratégique, il accroît les risques de mauvaises évaluations ou d'incidents techniques pouvant mener à une guerre immensément destructive. La réponse aux problèmes qui ont surgi n'est pas d'abandonner le traité FNI mais de le préserver et de l'améliorer. »

Cet avis est très largement partagé par les spécialistes américains démocrates et républicains ayant travaillé dans les administrations précédentes. Il l'est aussi par les responsables européens qui se retrouvent, une fois de plus, spectateurs dans cette affaire alors que c'est la sécurité européenne qui est en premier lieu concernée. Va-t-on revivre une crise des euromissiles si Russie et États-Unis décident de déployer de telles armes de portée intermédiaire sur le continent européen ?

La seule dirigeante européenne à avoir publiquement élevé la voix est Angela Merkel. Présente le mois dernier à la conférence annuelle de Munich sur la sécurité, la chancelière allemande a critiqué sur un ton inhabituellement rude les choix américains. Le retrait du traité FNI ? « C'est une très mauvaise nouvelle » prise « sans concertation avec les Européens », qui seront pourtant les premiers menacés en cas de « course aveugle aux armements », a-t-elle estimé.

William Burns est un de ces experts réputés des questions stratégiques. Ancien ambassadeur à Moscou, sous-secrétaire d'État de Barack Obama, il préside aujourd'hui la puissante fondation Carnegie pour la paix internationale. Présent à Davos en janvier, lui aussi mettait en garde contre un abandon du traité. « L'année 2019 », a-t-il expliqué, « pourrait être aussi lourde de conséquences pour l’ordre nucléaire que la période qui a suivi la crise des missiles de Cuba en 1962, il y a plus d'un demi-siècle » (voir ici la vidéo de son intervention à partir de 8'45'').

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