Les mille et une vies des profs de l’Oklahoma

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L’Oklahoma, un État dirigé par la droite dure, a tout misé sur l’extraction pétrolière et sacrifié ses services publics. Pour la première fois depuis près de 30 ans, les profs se rebiffent. Ils sont si mal payés qu’en plus des cours, ils doivent conduire pour Uber ou donner des cours à distance à des enfants chinois. Leur grève est très suivie : ils nont plus rien à perdre.

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Tulsa (Oklahoma), de notre envoyé spécial.-  L’« Union Pacific » siffle plusieurs fois en passant à hauteur d’Oologah, de longs klaxons inhabituels, amicaux et solidaires. Au bord de la Nationale, Kelli, Carrie et Sarah saluent le long train jaune qui fend les grandes plaines du pays cherokee. Elles agitent de plus belle leurs pancartes : « Il est temps ! », « Vos enfants sont notre raison d’être », « Je lutte pour des crédits ».

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Sur la route, il y a des réactions hostiles mais aussi des vitres de voitures qui se baissent, des klaxons sympathiques, de larges sourires.

Ces jours-ci, Kelli, la directrice du collège d’Oologah, vient dès qu’elle le peut au croisement de la station-service alerter les habitants de l’Oklahoma sur l’état déplorable des écoles. « Il n’y a pas que les salaires des professeurs, dit-elle. Depuis dix ans, on a toujours moins d’enseignants, il faut trouver des donateurs privés pour payer l’électricité, nos livres sont vieux, nos chaises cassées. On continuera aussi longtemps qu’il faudra. »

Les profs des écoles publiques d’Oklahoma sont dans la rue. Ils n’avaient plus l’habitude. La dernière fois, c’était en 1990. Ils n’ont même pas le droit de faire grève, la loi le leur interdit, ici comme dans de nombreux États américains. Au point où ils en sont, cela les amuse presque : comment pourraient-ils être virés ? Les profs ici sont presque les plus mal payés du pays (seul le Mississippi fait pire) et les vocations se font rares. Le « prof de l’année 2016 » a émigré au Texas voisin pour gagner davantage. Sur son blog, il a écrit : « Mes enfants méritent de grandir dans un État qui attache de la valeur à l’éducation. »

Au bord d'une route au nord de Tulsa, les enseignants d'Oologah sensibilisent les automobilistes © Mathieu Magnaudeix Au bord d'une route au nord de Tulsa, les enseignants d'Oologah sensibilisent les automobilistes © Mathieu Magnaudeix
Le 2 avril, 30 000 professeurs ont conflué vers le Capitole d’Oklahoma City pour exiger de vraies hausses de salaire, des crédits pour leurs écoles, de l’argent pour les personnels éducatifs. Depuis, ils sont revenus chaque jour. Pris de court, les élus de la très conservatrice législature ont fait un petit geste, mais ce n’est pas assez. La gouverneure les traite publiquement d’enfants gâtés. Les profs sont juste remontés. Ils en ont marre de l’austérité.

L’Oklahoma, au cœur des États-Unis, c’est le décor des Raisins de la colère et la réserve dor noir des rois du pétrole. Ça puise, ça fore et ça perfore dans tous les sens, encore plus depuis la crise de 2008. L’État, un des premiers producteurs de pétrole et de gaz naturel, est devenu le paradis de la fracturation hydraulique, au point que les séismes quasi quotidiens font marcher les poteries dans la terre des jardins. Les pétroliers contrôlent les Républicains, qui contrôlent les institutions. Ici, il faut être climato-sceptique pour faire carrière en politique, comme l’ancien procureur Scott Pruitt, porte-voix des lobbies nommé par Trump pour déréguler l’agence nationale de protection de l’environnement (lire notre enquête).

Comme dans le Kansas voisin, le Tea Party extrémiste qui tient les rênes de l’État a baissé tous les impôts et baissé les taxes, à commencer bien sûr par celles de pétroliers. L’Oklahoma a sacrifié ses malades mentaux, ses prisons saturent, les policiers ont longtemps manqué d’essence et les incendies de forêt durent plus longtemps faute de pompiers. Le budget des écoles publiques a été saigné de 30 % en dix ans, encore un record national. Les législateurs ont sérieusement pensé que l’argent du loto allait pouvoir financer le manque à gagner. Raté, l’Oklahoma n’avait pas le cœur à jouer. Le marasme ne les a pas trop concernés : lultradroite met ses enfants dans les écoles privées. Au nom de la « liberté de choisir », elle fait tout pour encourager leur expansion.

Stéphanie Jones © Mathieu Magnaudeix Stéphanie Jones © Mathieu Magnaudeix

Pour réduire les coûts, des centaines d’écoles publiques ferment un jour par semaine. Pendant longtemps, les profs ont pesté en silence. Il y a quelques semaines, une grève réussie des profs en Virginie occidentale a créé un élan historique. Des groupes Facebook sont nés, bousculant le syndicat officiel et les élus. Le plus populaire affiche plus de 75 000 adhérents qui s’organisent, s’encouragent et se racontent leurs galères.

C’est en le parcourant que j’ai rencontré Stéphanie Jones. Elle venait de poster un long message : « Je ne marche pas aux dépens des élèves. Je marche pour mes élèves. » Le samedi juste avant la grève, la voilà dans un café de Tulsa, la deuxième ville de l’Oklahoma. Elle avait dû reporter un premier rendez-vous, débordée par l’organisation de la manifestation, les bus à réserver puis à remplir.

Stéphanie, 34 ans, « née et ayant grandie à Tulsa », enseigne à des enfants du « premier grade » (léquivalent de notre CP) à Skelly, dans un quartier où les enfants ne mangent pas tous à leur faim. Les restrictions budgétaires, elle les a toujours connues. « À la fin de mes études, j’ai rencontré un sénateur républicain. Je n’ai jamais oublié ! Il m’a expliqué que les coupes budgétaires permettaient de baisser les impôts, de stimuler le business, que la richesse produite allait ruisseler sur l’économie. J’étais sceptique, mais il m’a dit : “Si, si ! c’est prouvé.” »

Elle en rit : l’argent des riches n’a jamais coulé plus bas. Les coupes, elles, sont devenues insupportables.

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