Dévasté par la guerre, le Soudan du Sud menace de déstabiliser la région

Par Vincent Defait

Six mois de conflit ethnique ont causé des milliers de morts, jeté sur les routes plus d’un million de personnes et chassé vers les pays voisins 360 000 réfugiés. Avec le risque d'impliquer ces pays.

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De notre envoyé spécial au Soudan du Sud.  Les eaux brunes de la rivière Baro clapotent contre la rive boueuse, comme toujours. D’ici, le vent semble avaler les décibels de la vieille sono que personne n’écoute. On se bouscule un peu. C’est normal, une troisième barque accoste. L’homme aux commandes laisse à peine le temps à un groupe de femmes de mettre pied à terre, chacune un baluchon sur la tête, regarde les hommes prendre leur place, puis fait ronronner son moteur en direction de l’autre rive. À Burebiey, un simple point sur les cartes, le trafic fluvial est incessant.

En face, le Soudan du Sud. De ce côté-ci, l’Éthiopie et ses promesses de paix, de nourriture et d’abris. « J’ai amené ma femme et mes deux enfants ici. Dès qu’ils sont admis dans un camp de réfugiés, je retourne me battre. » Chuol, un grand gaillard avec un bonnet enfoncé sur la tête, presque élégant dans sa veste de costume noir, parle d’une voix atone. Si ses yeux pouvaient faire feu, il ferait un carnage autour de lui. Mais il garde sa haine pour l’autre rive.

Chuol a traversé le fleuve pour conduire sa famille en Ethiopie, loin des zones de combats. © (Vincent Defait) Chuol a traversé le fleuve pour conduire sa famille en Ethiopie, loin des zones de combats. © (Vincent Defait)

À quelques heures de marche de l’autre côté de la rivière, sa ville, Nasir, bastion de la rébellion, a récemment été reprise par les forces gouvernementales. Depuis, comme beaucoup d’autres jeunes hommes, Chuol végète de ce côté de la frontière en promettant à ses ennemis une revanche à la hauteur de son aversion pour eux. Lui est un Nuer, les autres sont des Dinkas. Deux ethnies majoritaires, un même pays, fraîchement auréolé de son indépendance, il y a trois ans en juillet 2011, et une guerre dont personne ne se risque à prévoir l’issue.

Le 15 décembre dernier, après des mois d’opposition larvée entre le président du Soudan du Sud, Salva Kiir, et son ancien vice-président, Riek Machar, des affrontements éclatent à Juba, la capitale du pays. Le premier accuse le second de fomenter un coup d’État. La rivalité de deux hommes, aiguisée par les élections présidentielles prévues pour 2015, prend un tour sanglant. Tous deux appartiennent au même parti, quasi unique, le Mouvement de libération du peuple du Soudan (SPLM), dont le contrôle garantit l’accession au pouvoir.

La nuit du 15 décembre, onze personnalités, dont certains ministres, sont arrêtées. Une tuerie, documentée par la suite par l’UNMISS, la mission des Nations unies au Soudan du Sud, teinte Juba de sang. Riek Machar s’enfuit. La nouvelle se répand. Très vite, la ligne de front se dessine le long des frontières ethniques : les Dinkas du président Salva Kiir contre les Nuers de Riek Machar. Amnesty International rapporte que les deux camps se rendent coupables d’atrocités sur les civils : exécutions, viols, saccages…

Six mois de guerre ont causé des milliers de morts, ont jeté sur les routes plus d’un million de personnes, ont chassé vers les pays voisins – Éthiopie, Ouganda, Kenya, Soudan – 361 000 réfugiés. On en attend d’autres : les combats faisant rage, les paysans ne peuvent semer, alors les Nations unies évoquent un risque de famine. À Juba, la capitale, une épidémie de choléra est difficilement contenue.

La communauté internationale, États-Unis en tête, s’arrache les cheveux : en juillet 2011, l’indépendance du Soudan du Sud d’avec son voisin nordiste avait été célébrée en grande pompe, mettant fin à deux décennies de guerre. Deux ans et demi plus tard, tout est à refaire.

À Burebiey, à deux pas de la rivière Baro, le jeune Chuol ne laisse planer aucun doute sur le devenir de son pays : « C’est une guerre tribale, ça va durer longtemps. » Autour de lui, les hommes approuvent, les enfants rient, indifférents. Les femmes ne sont pas là. Il y a quelques mois, ce point d’entrée en Éthiopie n’était qu’un bout de piste perdu dans la moiteur de l’ouest éthiopien. Très vite, un village de paille et de terre est sorti de terre. Deux ou trois générateurs permettent désormais à une sono de crépiter au maximum de son volume et aux téléphones portables de se recharger. Un marché s’étire dans la boue, le long duquel les hommes traînent leur langueur. Ils s’éloignent rarement de la rivière.

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Vincent Defait est un journaliste indépendant basé à Addis-Abeba. Il collabore régulièrement à Mediapart.