La France plus amie que jamais avec la dictature militaire égyptienne

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Le ministre Jean-Yves Le Drian s'est rendu pour la 9e fois depuis 2012 en visite en Égypte, pour afficher la détermination du nouveau pouvoir à poursuivre sa « relation privilégiée » avec le président Sissi. Malgré la multiplication des atteintes aux droits humains.

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Jean-Yves Le Drian aux côtés d’Abdel Fattah al-Sissi, ou le symbole de la continuité entre deux quinquennats. Artisan du rapprochement avec l’Égypte pendant le mandat de François Hollande, l’ancien ministre de la défense, aujourd’hui ministre des affaires étrangères, s’est rendu jeudi 8 juin au Caire pour rencontrer le président égyptien qui vient de promulguer une loi entravant l’action des ONG et qui multiplie les arrestations d’opposants politiques.

Les deux hommes se connaissent très bien : il s’agit de la 9e visite de Le Drian en Égypte depuis 2012. Il s’y est notamment illustré à l’occasion de la signature de plusieurs contrats d’armement d’un montant total de 6 milliards d’euros. L’Égypte de Sissi a été le premier pays à acheter les Rafale de Dassault, que Nicolas Sarkozy n’était jamais parvenu à vendre, et à acquérir les navires de guerre Mistral, promis à la Russie et finalement livrés au Caire après la crise ukrainienne.

Ministre de la défense, Le Drian a toujours rendu hommage au « partenaire stratégique égyptien », reprenant l’argument classique des « forces armées égyptiennes (…) comme facteur de stabilité incontournable ». En février dernier, ce proche de François Hollande, rallié à Emmanuel Macron, a même été décoré par Abdel Fattah al-Sissi de « l'ordre de la République de la première catégorie, en reconnaissance de ses efforts et sa contribution à l'essor sans précédent de la coopération militaire entre les deux pays », selon le communiqué de la présidence égyptienne.

L’élection d’Emmanuel Macron n’y changera rien : dès son élection, le nouveau président a réaffirmé son soutien à Sissi. « Les deux présidents sont en effet convenus de l'urgence renouvelée de renforcer la coopération entre les deux pays pour lutter contre le fléau du terrorisme », explique-t-on à Paris. De ce point de vue, la nomination de Le Drian au Quai d’Orsay a été vue comme une « divine surprise » côté égyptien, selon une source au fait du dossier. « Il a des relations privilégiées avec l’Égypte », glisse un diplomate étranger.

À peine nommé au ministère de l’Europe et des affaires étrangères, Le Drian a eu un premier échange avec son nouvel homologue, le ministre Sameh Choukri. Et il a choisi Le Caire pour son deuxième déplacement, après la Tunisie la semaine dernière. « Le fait que je fasse ici un de mes tout premiers déplacements est le signe que je compte bien poursuivre cette relation privilégiée, a-t-il expliqué jeudi depuis Le Caire. Je viens donc porter un message d’amitié de la part du président Macron, un message de soutien dans les réformes qui sont en cours et un message de solidarité face au terrorisme. »

Abdel Fattah al-Sissi © Reuters Abdel Fattah al-Sissi © Reuters

Mais, signe de la volonté française de ne pas complètement mélanger le Quai d’Orsay et la Défense, le président Macron a d’abord dépêché sa ministre des armées au Caire : la centriste Sylvie Goulard y a rencontré Sissi lundi 5 juin, quelques heures après l’annonce de la rupture des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et ses alliés, dont l’Égypte, et le Qatar. Elle y a rappelé que l'Égypte était « l'un des plus importants partenaires de la France au Moyen-Orient » et a salué « le bond en avant » de la coopération militaire et sécuritaire entre les deux pays.

Pour Le Drian, l’enjeu principal du voyage était la situation en Libye, que le ministre considère, depuis de nombreuses années, comme le sujet régional le plus important à court terme. Après l’attaque contre la minorité chrétienne dans la province de Minya (Moyenne-Égypte), le 26 mai, le président Sissi a aussitôt ordonné plusieurs raids aériens dans l’est de la Libye, menés notamment par les Rafale vendus par la France : ils visaient, selon la version officielle, des camps abritant des islamistes soupçonnés d’être liés à l’attaque contre les pèlerins coptes. Une zone où le pouvoir égyptien soutient de toutes ses forces les troupes du général Haftar, à la fois opposés aux djihadistes affiliés à l’EI et au pouvoir de Tripoli, le seul officiellement reconnu par la communauté internationale.

Ces dernières semaines, sous pression des pays voisins, et des puissances étrangères, plusieurs rencontres ont été organisées entre Sarraj et Haftar pour aboutir à un accord, permettant un élargissement du gouvernement de Tripoli. En vain pour l’instant.

La France, à l’instar de plusieurs pays, a souvent usé du double jeu en Libye, entre le Quai d’Orsay, partie prenante des discussions avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli, et le ministère de la défense, qui coopère en matière de renseignements et de conseil militaire avec le général Haftar. La présence des Français, censée rester secrète, avait été dévoilée à l’occasion de la mort de trois agents de la DGSE dans un crash d’hélicoptère, dans l’est de la Libye, en juillet 2016. « L’aide de la France à Haftar, sous la forme de conseillers, ne s’est pas interrompue après la mort des trois militaires français à Benghazi, expliquait à l’automne un diplomate familier du dossier. Pour une raison simple : il est l’ami des amis de la France, l’Égypte, les Émirats et la Jordanie, qui le tiennent pour une carte majeure dans la région. »

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