Brexit: le Royaume-Uni risque la paralysie

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La démission de David Davis dimanche soir, suivie de celle de Boris Johnson, lundi après-midi, relance la crise dans laquelle la cheffe du gouvernement Theresa May s’est engluée : le parti conservateur est incapable de surmonter ses divisions sur le Brexit. Au-delà des ambitions politiques personnelles de Johnson, le pays semble plus que jamais dans l’impasse.

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Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante - Theresa May a perdu son pari. En nommant Boris Johnson aux affaires étrangères en juillet 2016, la successeure de David Cameron espérait dompter l’incontrôlable ex-maire de Londres, coleader du Vote for Leave, camp des partisans du Brexit pendant la campagne référendaire du printemps 2016 sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne.

Mais la discipline de parti reste fondamentalement étrangère à Boris Johnson. Mal à l’aise dans son rôle de chef de la diplomatie britannique, en désaccord avec la première ministre sur les négociations du Brexit, le député a suivi la voie tracée la veille au soir par David Davis, le ministre chargé de la sortie du Royaume-Uni de l’UE.

Boris Johnson devant le 10 Downing Street à Londres, le 3 juillet 2018. © Reuters Boris Johnson devant le 10 Downing Street à Londres, le 3 juillet 2018. © Reuters

Plutôt que de laisser enfler la rumeur, le 10 Downing Street a annoncé le départ du ministre des affaires étrangères lundi juste après 15 heures. Mieux valait éviter trop de distractions alors que Theresa May s’apprêtait à présenter son projet de « zone de libre-échange » avec l’UE devant la Chambre des communes. Cette proposition, l’imprévisible « Boris » avait fini par l’approuver vendredi dernier au cours du séminaire gouvernemental organisé par la cheffe de l’exécutif et, le soir même, la première ministre avait annoncé, triomphale, qu’un « accord collectif » avait été trouvé à la résidence de Chequers.

Or, un peu plus de quarante-huit heures plus tard, cette prétendue entente cordiale entre les deux factions conservatrices de l’équipe gouvernementale n’est plus qu’une fiction. Donné sur le départ depuis plusieurs mois, David Davis, le ministre du Brexit a mis sa menace à exécution dimanche soir, un peu avant minuit. « L’intérêt national exige un ministre du Brexit qui croie fermement en votre approche, et pas seulement un conscrit réticent », a t-il justifié dans une lettre de démission adressée à Theresa May.

Interrogé lundi matin sur la BBC, Davis a expliqué qu’il n’avait pas donné son approbation au projet présenté vendredi par Theresa May lors du séminaire gouvernemental de Chequers. L’idée, qu’après le Brexit, le Royaume-Uni reste lié à l’Union européenne par des « règles communes » votées par le parlement britannique dans le but de créer « une zone de libre-échange » pour le commerce des biens entre l’île et le continent, déplaît foncièrement à David Davis. « Ce qui est présenté comme un renforcement de la souveraineté (nationale), comme une reprise du contrôle par la Chambre des communes, n’en est pas un », a déclaré Davis sur la BBC pour expliquer sa décision.

Lundi matin, le seul départ de Davis ne semblait pas en mesure de déstabiliser le gouvernement de Theresa May. Longtemps pétri de certitudes sur les bienfaits d’une sortie de l’Europe, cet ancien rival de David Cameron pour le leadership du parti conservateur avait été vite dépassé par la tâche historique que lui a confiée Theresa May en juillet 2016.

Deux jours avant sa nomination au gouvernement, David Davis, réputé bagarreur, prédisait la négociation quasi immédiate « d’accords commerciaux globaux avec les partenaires favoris (de la Grande-Bretagne) ». Ces promesses complètement déconnectées de la réalité n’ont pas été tenues. Rapidement, Davis est devenu le maillon faible de l’équipe de Theresa May. En septembre dernier, la nomination d’Olly Robbins, chargé du Brexit au 10 Downing Street, a achevé de mettre Davis sur la touche. Au cours des six derniers mois, le ministre du Brexit n’avait d’ailleurs passé que 4 heures en présence de Michel Barnier, pourtant son homologue auprès de l’UE.

Lundi matin, la première ministre s’est empressée de trouver un remplaçant à Davis, sans trahir le moindre signe de panique. Un peu avant 10 h 30, le 10 Downing Street a annoncé la nomination de Dominic Raab, un ardent Brexiter nommé au ministère du logement en janvier dernier. Le poste ministériel pourvu, la brèche ouverte par David Davis au cœur du pouvoir ne s’est pas refermée.

Très critique envers la proposition de Theresa May qu’il avait qualifiée ouvertement de « merde » vendredi, d’après la presse dominicale, Johnson a quitté à son tour le navire gouvernemental. « Johnson a suivi [Davis] parce qu’il veut devenir premier ministre, analyse Martin Kettle, éditorialiste du Guardian. Davis a démissionné pour une question de principe. Johnson a démissionné par pur intérêt personnel. »

Lundi après-midi, Westminster bruissait de rumeurs concernant d’autres démissions à venir et la possibilité qu’une motion de défiance contre Theresa May émanant des rangs des ultra-Brexiters emmenés par Jacob Rees-Mogg. L’éviction de Theresa May du sommet du pouvoir et son remplacement par un Brexiter pur jus, la convocation d’un scrutin législatif, le retour des travaillistes aux affaires : à moins de neuf mois de la sortie programmée du Royaume-Uni de l’UE, ces scénarios sont désormais plausibles. Cependant, aucun ne permettrait de débloquer automatiquement la paralysie provoquée par le Brexit.

La rupture radicale et brutale avec l’UE dont rêvent Jacob Rees-Mogg et la soixantaine de membres du European Research Group est un projet minoritaire. Mais il n’existe pas davantage de majorité en faveur du maintien du Royaume-Uni dans le marché unique européen. Quant à Jeremy Corbyn, le chef de file des travaillistes, il reste persuadé que le Brexit marquera le point de départ d’une « révolution socialiste »…

À gauche comme à droite, deux ans après la victoire du Leave dans les urnes, la sortie de l’UE continue de faire fantasmer une partie non négligeable de la classe politique, bien qu’aucun leader ne soit en mesure de mettre en œuvre le Brexit sans provoquer des bouleversements profonds et durables dans la vie des Britanniques.

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