Le blues grec de la «Grande Catastrophe»

En 1923, plus d’un million de Grecs doivent quitter leurs terres anatoliennes, alors que 500 000 musulmans prennent le chemin inverse. Un exil que chante le «rébétiko», musique des déshérités qui fait le pont entre les rives de la mer Égée.

Simon Rico et Laurent Geslin

9 août 2020 à 19h20

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«Petit bateau avec tes voiles, 
qui voyage de rivage en rivage, 
prends-moi maintenant que tu pars
je suis un voyageur aussi,
je n’ai pas d’argent pour payer
je suis un enfant déraciné,
et j’ai une mère qui attend jour après jour mon retour
et si tu ne me prends pas
alors bon voyage
je resterai à l’étranger,
transmets simplement à ma pauvre mère
toutes mes salutations. »

La Maison des réfugiés est une ruche bourdonnante en plein centre de Kilkis, une bourgade endormie du nord de la Grèce. Elle abrite l’association Omnes, qui loge des réfugiés restés bloqués  après la fermeture de la « route des Balkans », en mars 2016. Des camps avaient été établis non loin de Kilkis, mais l’association se bat pour installer des familles dans des appartements laissés vides après le départ de leurs propriétaires, partis chercher meilleure fortune ailleurs.

Sur ces terres pauvres du nord de la Grèce, l’émigration a toujours été le lot de beaucoup, mais l’exode a laissé la ville largement déserte après la crise de 2008. Un graffiti demande : « Nos grands-parents étaient des réfugiés, nos parents des migrants économiques. Comment pourrions-nous être racistes ? » Quelques mots qui résument un siècle de tragédies. 

La Maison a été construite par des réfugiés grecs venus d’Abkhazie dans les années 1920, relogés dans la ville par les autorités du pays afin de remplacer les anciens habitants slaves de la région. Kilkis, nommée Kukush par les Bulgares et les Macédoniens slaves, avait été totalement détruite en 1913, durant la seconde guerre balkanique. Des milliers de Slaves s’étaient alors enfuis après la défaite des troupes bulgares du tsar Ferdinand Ier.

Les Grecs d’Abkhazie et du Pont-Euxin, les rivages anatoliens de la mer Noire, sont arrivés une décennie plus tard, après la débâcle des armées hellènes en Anatolie et la signature du traité de Lausanne, le 24 juillet 1923. 

Apostolos Hatzichristos & Vasilis Tsitsanis – I Xenitia - chanson d'exil

Ce traité acta la victoire de la nouvelle république turque créée à la force des armes par Mustafa Kemal Atatürk, sur les décombres de l’Empire ottoman, un État laïc et national qui entendait faire de tous ses citoyens de bons patriotes, sans reconnaître l’existence de minorités nationales.

Les Grecs, installés depuis des millénaires sur les rivages de la mer Égée et de la mer Noire, furent considérés comme des ennemis du nouveau pouvoir. Le traité de Lausanne prévoyait donc un protocole d’échange obligatoire entre la Grèce et la Turquie, entérinant les échanges de population entre les deux rivaux.

Plus de 1,2 million de chrétiens d’Anatolie furent sommés de quitter leurs terres, tandis que 500 000 musulmans firent la route dans le sens inverse. Il s’agissait, pour les négociateurs, d’assurer une homogénéité ethnique censée garantir la stabilité des nouvelles frontières et prévenir des conflits ultérieurs.

Seules deux exceptions étaient prévues : la Thrace occidentale grecque, où des droits spécifiques furent reconnus à la minorité « musulmane », et la ville d’Istanbul, où les droits des « Rûms », les Grecs byzantins, étaient aussi théoriquement garantis : les tensions et les pogroms du XXe siècle, comme celui de 1955, eurent raison de cette communauté, qui compte aujourd’hui moins de 2 000 âmes. Pour le reste, la Grèce et la Turquie ne reconnaissent toujours pas l’existence de « minorités nationales » sur leur sol.

La « Grande Catastrophe », comme l’appellent les Grecs, bouleversa l’équilibre du tout jeune État, dont la population passa brutalement de cinq à six millions d’habitants, les autorités se montrant bien incapables de prendre en charge les nouveaux arrivants. On envoya la moitié de ces néo-Grecs dans les campagnes, surtout en Macédoine, dans le nord du pays.

Il s’agissait d’helléniser cette région acquise par Athènes après les guerres balkaniques, lors de la Conférence des ambassadeurs de 1913 à Londres, où vivaient encore des Macédoniens slaves, mais aussi d’importantes communautés juives séfarades, comme à Thessalonique.

L’arrivée des « Micrasiates » permit donc d’accélérer l’hellénisation de ces régions, un processus qui se poursuivit durant la guerre civile, quand beaucoup de Slaves, soupçonnés de sympathies communistes, durent s’exiler en 1948-1949. Des Grecs de l’ancienne Union soviétique arrivèrent encore dans les années 1990, prioritairement installés par les autorités à Komotini et Xanthi, les villes « musulmanes » de Thrace occidentale…

romaniote d'Istanbul

Selon le recensement de 1928, les réfugiés représentaient déjà entre 25 et 50 % des populations des régions de Macédoine et de Thrace occidentale, dépassant même 50 % dans les nomes de Pella, Drama et Kavala et dans l’agglomération de Thessalonique. « La majorité [...] a été logée durant plusieurs années sous des tentes ou des huttes de boue et de roseaux »note l'historienne Meropi Anastassiadou.

Plus de 2 000 colonies rurales furent créées dans tout le pays, un chapelet de petites villes identifiables à leur préfixe « Nea » ou « Neos » (« nouveau ») devant le nom de l’ancien village abandonné en Anatolie. Les familles les plus pieuses y conservent encore parfois une icône ayant survécu à l'exode. 

Les autres réfugiés des années 1920 s’entassèrent dans les faubourgs des grands centres urbains, essentiellement à Athènes, au Pirée et à Thessalonique. « C’est un spectacle singulier qu’offrent actuellement certains sites ou certains monuments d'Athènes, notait en 1923 un reportage de L’Illustration. Près du temple de Thésée et à l’Observatoire, s’étend un vaste camp de tentes. Autour de l'Acropole, on a édifié en hâte des baraquements. »

Ce quartier porte toujours le nom de Nea Smyrni, la nouvelle Smyrne, en souvenir du grand port d’Asie Mineure que l’on appelle aujourd’hui Izmir et où vivait une importante communauté grecque, avant d’être reprise par les troupes d’Atatürk en septembre 1922 et ravagée par les flammes. 

Au printemps 1919, 13 000 soldats hellènes avaient pourtant débarqué à Smyrne, quand le premier ministre Eleftherios Venizelos pensait que Constantinople était à portée de fusil. Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920, l’avait encore conforté dans son idée.

Ce jour-là, les Alliés – Français, Britanniques et Italiens – s’étaient partagé la dépouille encore fumante de l’Empire ottoman sur le dos du sultan Mehmed VI et en avaient réservé un joli morceau à Athènes : la Thrace orientale et l’Ionie, la région autour de Smyrne. Mais Venizelos rêvait de pousser encore plus loin, jugeant qu’il était temps de réaliser la « Grande Idée » (Megáli Idéa, Μεγάλη Ιδέα), la réunification au sein d’un même État de toutes les communautés grecques.

Après quelques succès qui les menèrent jusqu’aux portes d’Ankara, les troupes grecques finirent néanmoins par sombrer, épuisées par une décennie de combats, après les deux guerres balkaniques (1912-13) et la Première Guerre mondiale. Le sort des armes tourna en faveur de l’armée révolutionnaire de Mustafa Kemal Atatürk, qui n’avait jamais accepté les dispositions du traité de Sèvres et entendait relever l’honneur bafoué des Turcs.

Plutôt que de soutenir leur ancien partenaire hellène, l’Italie et la France estimèrent qu’il était plus intéressant de vendre des armes à Ankara et les massacres croisés culminèrent avec l’anéantissement de Smyrne, d’où réussirent à s’échapper 240 000 chrétiens. Les navires de guerre alliés qui mouillaient au large avaient proclamé peu de temps auparavant leur neutralité, et leurs équipages observaient depuis les pontons les tueries qui se déroulaient sur les quais.

Le rébétiko, la bande-son de l’exil

Dès 1922, le gouvernement grec prit conscience qu’il était nécessaire d’intégrer au plus vite ces réfugiés, ces « baptisés au yaourt » qui, pour certains, parlaient mieux le turc que le grec et dont les mœurs très orientales ne cadraient pas vraiment avec l’idée d’une Grèce berceau antique de la civilisation européenne, le récit national que vantait Athènes depuis l'indépendance de 1830.

À leur arrivée, les « frères » d’Asie Mineure pour lesquels les soldats grecs étaient allés se battre en Anatolie, furent souvent bien mal accueillis, qualifiés de « semences de Turcs » et contraints de « se réveiller » pour se fondre dans le nouveau moule national. 

Les Micrasiates, eux, se servirent de la cuisine, de la musique et de la danse comme éléments de reconnaissance, leur permettant de garder la mémoire de leurs terres d’origine. « Avant notre arrivée ici, eux [les Grecs du continent – ndlr] n’étaient rien. Nous leur avons ouvert les yeux. Ils ne savaient ni manger ni s’habiller. Ils mangeaient de la morue et des blettes. Nous leur avons tout appris », se vantait un réfugié installé à Athènes, un demi-siècle après son arrivée.

Rita Abatzi - Pane Ya to Praso- exilée de Smyrne

La preuve que le ressenti restait aussi fort dans la communauté vis-à-vis de ces « Vieux Grecs » qui leur avaient réservé un accueil si peu amène. 

Les réfugiés anatoliens avaient aussi ramené dans leurs valises une nouvelle musique, le rébétiko, dont le destin allait étroitement épouser les soubresauts de l’histoire de la Grèce moderne. Ce répertoire rhizomatique s’était développé à la fin du XIXe siècle dans les ports et les villes d’Asie Mineure, se constituant à partir d’éléments empruntés à divers genres existants, notamment les amané et les tsifteleli ottomans. En traversant la mer Égée, le rébétiko devint la bande-son de l’exil – la xenitia – des réfugiés micrasiates. 

Dès le milieu des années 1920, ce « blues grec » se répandit dans les faubourgs des grandes agglomérations, où se massaient réfugiés et migrants de l’intérieur, ces ruraux venus vendre en ville la force de leurs bras.

Il s’épanouit la nuit dans les téké, mot argotique tiré du vocabulaire soufi qui désigne les tavernes où l’on pouvait fumer du haschich. C’est là que se retrouvaient les rébètes ou mangas, ces dandys un peu voyous qui se moquaient des bourgeois et qui défiaient l’autorité. Certains frottaient le bouzouki aussi bien qu’ils maniaient le couteau et chantaient d’une voix déchirante leur quotidien, fait de combines et d’amours impossibles.  

Jusqu’au milieu des années 1930, le rébétiko se cantonna aux bas-fonds, en raison de ses mœurs vulgaires réprouvées par la bonne société grecque. C’est alors que le style smyrniote des débuts, très oriental, céda peu à peu la place au style du Pirée, plus syncrétique, et que les modes majeurs et mineurs remplacèrent les maqâms.

Sentant le vent tourner, les grandes compagnies internationales, dont la Columbia dirigée par le Smyrniote Panayótis Toúndas, se mirent à commercialiser des 78 tours signés Vassilis Tsitsanis, Markos Vamvakaris, Ríta Abatzí (originaire de Smyrne) ou Róza Eskenázy (romaniote d’Istanbul). 

En 1936, le dictateur Ioánnis Metaxás prit le pouvoir pour bâtir sa Troisième Civilisation hellénique. Inspirée par le modèle du IIIe Reich hitlérien, la nouvelle société entendait ressusciter les splendeurs de la Grèce antique et byzantine. Plus tard, la fille du dictateur avouera qu’elle « détestait la musique vulgaire et voulait en retirer les traces orientales ». Le régime Metaxás mena donc une violente chasse aux sorcières contre les rébètes, accusés de « mener une vie dissolue et d’inciter à la débauche à travers leurs chansons », d’autant qu’ils étaient sensibles aux idées communistes et révolutionnaires. La police reçut l’ordre de saisir et de casser les bouzoukis et les baglamas, tandis que les téké furent fermées et le haschich prohibé. Les œuvres qui « offensent la religion, la patrie, la morale et les us et coutumes des Grecs » se virent censurées et des chansons vidées de tout caractère subversif finirent par s’imposer. Ce sont ces laïko, ces chansons « nettoyées » et guillerettes, que l’on jouait désormais dans les grands cafés athéniens qui allaient légitimer le rébétiko.

Dimitrios Semsis – Tsifte-Telli. Rebetiko oriental interdit sous Metaxas

Une fois la page de la guerre civile refermée, en 1949, le rébétiko acheva sa mue pour devenir une musique sage, formatée pour le grand public. Les paroles se firent plus romantiques, l’instrumentation et les arrangements ne conservèrent d’oriental que quelques ornements exotiques. Touristes et bourgeois venaient s’encanailler dans des tavernes qui avaient perdu leur authenticité. Avec ses instruments électrifiés et ses voix amplifiées qui enchaînent couplets et refrains, le laïko envahit aussi les ondes. 

C’est finalement la dictature des Colonels (1967-74) qui ressuscitera le rébétiko des origines. La censure a encouragé la jeunesse à reprendre à son compte cette musique qui avait elle aussi été réprimée trois décennies plus tôt. D’autant qu’en pleine vague hippie, les rébètes faisaient figures de précurseurs… Aujourd’hui, le rébétiko entend de nouveau servir de pont entre les deux rives de la mer Égée, malgré les provocations et les tensions qui perdurent entre Ankara et Athènes. Les plus jeunes redécouvrent les charmes de ces ritournelles gravées sur des vinyles qui crachotent et l’une des vedettes de ce renouveau, Çiğdem Aslan, est une Kurde alévie d’Istanbul. 

Ces chansons des faubourgs de l’entre-deux-guerres ont aussi retrouvé une certaine actualité avec la crise et les stricts plans d’austérité qui ont mis au supplice tant de Grecs. Fini les mélodies « nettoyées », on s’est remis à entonner ces odes vantant les plaisirs simples, l’ivresse et la drogue, et raillant les puissants.

Comme si face aux injonctions de l’Europe frugale de l’Ouest et du Nord, les jeunes Grecs avaient pris le contrepied de leurs lointains aînés pour revendiquer fièrement une « orientalité » reconstruite. 

Όσοι έχουνε πολλά λεφτά - Βαμβακάρης © Afthentikos42

« Ceux qui ont beaucoup d’argent,
j’aimerais savoir ce qu’ils en font
Est-ce que quand ils mourront, aman, aman
ils le prendront avec eux ?
Moi, je ne mets jamais un rond
dans ma poche
Et toutes mes douleurs s’en vont, aman, aman
Seulement quand je me défonce.
– À ta santé Marko sans le sou !

Vu que dans l’autre monde
l’argent ne comptera pas
Eux, ils le gardent et l’encensent, aman, aman
Ils ne savent pas le dépenser

Eux, ils le gardent et l’encensent, aman, aman
Ils ne le dépensent pas. »

« Ceux qui ont beaucoup d’argent » (Όσοι έχουνε πολλά λεφτά) de Markos Vamvakaris (au chant Stratos Payoumtzis) (1936)

Simon Rico et Laurent Geslin

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