Brésil: l’ex-président Lula est libre, une partie du Brésil exulte

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Lula est ressorti libre, vendredi 8 novembre, après une décision de la Cour suprême du Brésil. Condamné en appel à 12 ans de prison pour corruption, l’ex-président avait été incarcéré juste avant l’élection qui a porté au pouvoir Jair Bolsonaro. Sa libération, qui ne vaut pas reconnaissance d’innocence, représente un vrai séisme politique au Brésil.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.– À 17 h 40, Lula fait ses premiers pas hors de la prison sous les vivats de la foule qui s’est massée pour l’accueillir. Les membres du campement « Lula Libre », installé depuis son incarcération à Curitiba, n’en croient pas leur yeux. Ils se précipitent pour prendre des photos et le serrer dans leurs bras. Quelques semaines plus tôt, l’un d’entre eux confiait « être moralement rongé par cette attente ».

Aujourd’hui, il exulte, alors que Lula remercie particulièrement tous les membres du campement dès le début de son premier discours en liberté. Et sur une scène improvisée, le Brésil peut constater que l’homme, visiblement en forme, n’a pas perdu ses vieux réflexes.

Après les membres du campement, il rend hommage à quelques leaders du Parti des travailleurs (PT), embrasse sa nouvelle femme, fait une blague et passe à l’attaque. D’abord contre les « canailles » du « côté pourri » du ministère public. « La dignité, ça ne s’achète pas au centre commercial », lâche-t-il, avant de louer l’éducation que sa mère analphabète lui a prodiguée.

L'ancien président critique ensuite la destruction de l’éducation par le gouvernement Bolsonaro, la situation du pays qui a empiré et assure qu’il veut prouver que le Brésil « peut être meilleur à partir du moment où il aura un gouvernement qui ne ment pas sur Twitter comme Bolsonaro ment ». Il ajoute enfin que « les portes du Brésil [lui] seront ouvertes pour qu[’il] puisse parcourir ce pays ». En un peu plus de 15 minutes, Lula a voulu de nouveau s’imposer dans un Brésil qui a exulté, partagé entre la rage et la célébration.

L'ex-président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, au soir de sa libération de prison, le 8 novembre 2019. © Reuters L'ex-président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula, au soir de sa libération de prison, le 8 novembre 2019. © Reuters

Condamné à 12 ans de prison en appel pour corruption, Lula a été libéré à la suite d’une décision de la Cour suprême, rendue le jeudi 7 novembre. Après plusieurs mois de controverse et des années d’indécision, la Cour suprême a finalement tranché à six voix contre cinq : la prison n’est possible qu’après épuisement de tous les recours en justice, y compris jusqu’aux plus hautes instances. Sur les 800 000 prisonniers que compte le pays, 5 000 pourraient bénéficier de cette décision.

Les révélations du site d’investigation The Intercept montrant les agissements douteux, voire illégaux de membres de l’opération anticorruption « Lava Jato » et de l’ancien juge Sérgio Moro (actuel ministre de la justice) ont modifié, semble-t-il, l’équilibre des forces qui prévalait jusqu’alors à la Cour suprême. Lorsque Bolsonaro a nommé Sérgio Moro, le juge responsable de la condamnation de Lula juste avant les élections, comme ministre de la justice au sein de son gouvernement, de nombreuses voix ont dénoncé un complot pour écarter le favori des sondages de la présidentielle. Juste avant la libération de Lula, Bolsonaro a d’ailleurs déclaré que si « sa mission [celle de Moro – ndlr] n’avait pas été remplie, [il] ne serai[t] pas ici » : « Donc, une partie de ce qu’il se passe dans la politique brésilienne, nous le devons à Moro. »

C’est pourtant un coup dur pour l’ancien juge, en perte de vitesse depuis les révélations de The Intercept. Les procureurs du Lava Jato ont aussi regretté que cette décision aille « contre la lutte contre la corruption ». Le succès de l’opération, qui secoue le paysage politique brésilien depuis 2014, était dû en partie à l’autorisation d’incarcérer dès le jugement en appel. Sous la pression d’une incarcération rapide, les suspects étaient plus susceptibles de négocier des accords de délation indispensables à l’enquête.

Sérgio Moro continue d’ailleurs de défendre la prison dès la deuxième instance et a assuré, le 8 novembre, dans un entretien, que « les parlementaires peuvent changer la Constitution ». Dès l’annonce de la libération de Lula, des sénateurs se sont d’ailleurs précipités pour tenter de faire passer en urgence un projet de modification de la Constitution, afin d’y inscrire l’incarcération dès le jugement en appel. « Ce genre de déclaration rend encore plus confuse une situation juridique déjà incertaine, analyse le professeur de l’université fédérale du Ceará (UFC) Cleyton Monte. Et puis ça demande une force politique considérable, dont le président ne dispose pas. Il s’agit plus là de déclarations politiques. »

Le député Eduardo Bolsonaro, l’un des fils du président, a pour sa part critiqué vertement la décision de libération de Lula, assurant que « 160 000 prisonniers », dont des « tueurs », vont être libérés. En réalité, les libérations ne seront pas automatiques et seront décidées au cas par cas. La décision ne s’applique pas à la prison préventive ou à l’incarcération pour flagrant délit. L’ancien gouverneur de Rio, Sérgio Cabral, ou l’ancien président de l’Assemblée nationale, Eduardo Cunha, tous deux condamnés pour corruption, devraient par exemple rester en prison. Mais d’autres personnalités, comme un ancien gouverneur du Minas Gerais condamné à 20 ans de prison, ont déjà été libérées.

Au-delà des hommes politiques, beaucoup attendent aussi la libération du DJ Rennan da Penha, star des bailes funk des favelas, incarcéré malgré une procédure largement dénoncée par les militants des droits de l’homme.

Le président Bolsonaro reste pour le moment silencieux sur le sujet, mais, pour Cleyton Monte, la libération de Lula peut lui être, en un sens, bénéfique. « Il a été élu comme un anti-Lula. En ce moment, il traverse des difficultés économiques, il subit une baisse de popularité et son électorat est fragmenté… Sans résoudre les problèmes, cette libération peut lui permettre de rassembler autour d’un ennemi commun. »

À gauche, on exulte. Dans les rues de Rio de Janeiro, les cris de « Lula Libre ! » ont résonné toute la nuit dans les quartiers qui ont célébré la nouvelle. Avant la libération, les réseaux de gauche avaient chauffé à blanc leurs partisans en divulguant une vieille vidéo de Lula s’entraînant au son de la musique Eyes of The Tiger, soit la bande originale de Rocky. Stratégiquement, la libération de Lula change la donne pour le PT, le principal parti d’opposition, focalisé depuis un an et demi sur le thème « Lula Libre ».

Cet événement devrait substantiellement modifier la configuration politique du Brésil, assure Cleyton Monte. « Bolsonaro ne compte jusqu’à présent pas d’opposition réelle et structurée. Les principales difficultés qu’il traverse viennent de son propre gouvernement ou de ses alliés. Lula est une personnalité capable de rassembler un centre-gauche pour le moment divisé. »

Pour le moment, Lula n’est pas innocenté, il est juste libre de se déplacer dans le pays, mais sans pouvoir se présenter à aucune élection. « La loi du casier vierge le rend inéligible pour huit ans après une condamnation en appel », précise Cleyton Monte. D’autres condamnations peuvent venir, notamment un jugement en appel pour un autre procès, mais avec cette décision de la Cour suprême, la menace d’une incarcération n’est plus vraiment à craindre à court terme pour l’ex-président.

Mais ce qu’attend vraiment Lula, maintenant, c’est un autre jugement de la Cour suprême relatif à la partialité de l’ancien juge Sérgio Moro. La demande avait été déposée en novembre 2018, après la nomination de Sérgio Moro comme ministre de la justice, mais la Cour suprême repousse pour le moment son verdict. Si elle tranche en faveur de l’ex-président, sa première condamnation serait annulée et il pourrait se porter candidat.

Mais, pour le PT, il s’agit surtout présentement de profiter du talent de Lula, grand conciliateur et tacticien. « Ce n’est pas un radical, assure le chercheur. Il parle avec tout le monde, a accès à tous les leaders et les gouverneurs du Brésil… C’est le meilleur pour ça. » Grâce à cette aura, l’ex-président veut rassembler en vue des élections municipales de 2020, un test pour les prochaines élections présidentielles. « Ce sont des élections très importantes et, pour Bolsonaro comme pour Lula, la libération de ce dernier permet de polariser l’électorat et d’éviter la naissance d’une troisième voie. »

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