Les indépendantistes catalans évitent in extremis de nouvelles élections

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Le président sortant Artur Mas a fini par jeter l'éponge. Peu connu du grand public, Carles Puigdemont a été investi dimanche à la tête d’un exécutif qui veut réaliser d'ici dix-huit mois l’indépendance de la Catalogne. Ce dénouement surprise change la donne des négociations pour un gouvernement national à Madrid.

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Il n’a cessé de répéter, depuis le scrutin de septembre, que jamais il ne jetterait l’éponge, et qu’il préférait encore organiser de nouvelles élections anticipées, plutôt que de s’avouer vaincu. Mais le président sortant, Artur Mas (droite nationaliste), héritier de Jordi Pujol, a fini par se sacrifier, pour, selon ses mots « sauver le processus » indépendantiste. Son retrait surprise, samedi soir, a ouvert la voie à la formation d’un gouvernement régional qui s’est fixé comme priorité d’organiser « la sécession » d’ici 18 mois avec le reste de l’Espagne (c’est-à-dire la tenue d’un référendum sur une constitution pour une Catalogne indépendante).

Dimanche, c’est le quasi inconnu Carles Puigdemont, maire de Gérone, dans le nord de la Catalogne, qui est devenu, déjouant tous les pronostics, le cinquième président de la Generalitat depuis le retour de la démocratie en Espagne. Il a obtenu 70 voix pour, 63 contre et deux abstentions. Lors d'un long discours d'investiture dimanche en fin de journée, il a détaillé - bien sûr en catalan - les mesures qu'il jugeait prioritaires pour assurer cette « déconnexion » avec l'Espagne, par exemple la création d'une Banque nationale de Catalogne ou une réforme de la loi électorale en Catalogne. « Nous traversons une période exceptionnelle, de post-autonomie et de pré-indépendance », a-t-il estimé.

Carles Puigdemont lors de son discours d'investiture, le 10 janvier, à Barcelone. Carles Puigdemont lors de son discours d'investiture, le 10 janvier, à Barcelone.
En l’absence d’accord d’ici dimanche soir, de nouvelles élections auraient dû être convoquées en Catalogne. Le scénario paraissait acté ces derniers jours, en particulier au sein des partis d’opposition (opposés à l’indépendance), déjà entrés en campagne et ravis de voir les indépendantistes se diviser et perdre en crédibilité. Le rebondissement est intervenu samedi en fin de journée, à l’issue d’une énième série de réunions entre la coalition Junts Pel Sí (« Ensemble pour le oui »), qui rassemble des partis de centre droit et centre gauche pour l’indépendance, et la formation anticapitaliste et indépendantiste de la CUP, plus radicale.

Junts Pel Sí avait obtenu 62 sièges sur 135 lors de son triomphe aux élections de septembre dernier. Il lui manquait donc 6 sièges pour former une majorité. La CUP, qui a décroché, elle, 10 postes de députés, était son seul allié possible. La coalition d'Artur Mas et ses alliés n’a cessé ces dernières semaines de faire des concessions à la CUP – en promettant, en particulier, un « plan d’urgence sociale » chiffré à 270 millions d’euros sur le mandat. Mais après de longs atermoiements, la CUP a fini par rejeter, le 3 janvier, les appels du pied de Junts Pel Sí, en raison du maintien d’Artur Mas à la tête de la Generalitat. Ce conservateur, dont le parti est éclaboussé par plusieurs affaires de corruption, a mené une politique d’austérité musclée au cours de ses années de gestion (lire notre article).

La une d'« El Pais » dimanche, avec Artur Mas (à gauche, sur le départ), et Carles Puigdemont. La une d'« El Pais » dimanche, avec Artur Mas (à gauche, sur le départ), et Carles Puigdemont.
Samedi, Mas a donc fini par céder aux exigences de la CUP, en se retirant. « J’en suis arrivé à la conclusion, même si ce n’est pas juste, que je faisais partie du problème davantage que de la solution », a déclaré Artur Mas dimanche. L’accord (à lire ici) entre Junts Pel Sí et la CUP va très loin : il prévoit que la CUP s’engage à ne jamais voter contre la coalition Junts Pel Sí, lorsque la majorité favorable à l’indépendance sera menacée. Il est également écrit que deux des dix députés de la CUP quitteront les bancs de leur formation pour rejoindre la coalition Junts Pel Sí et renforcer la stabilité du futur exécutif.

« Nous avons envoyé Mas et le “pujolisme” dans les poubelles de l’histoire », s’est réjoui dimanche l’un des députés de la CUP, mouvement qui devrait tout de même enregistrer de très sérieuses secousses – et sans doute des démissions – dans les jours à venir, vue l'ampleur des concessions faites.

Si Mas a fini par changer d’avis, c’est, a-t-il expliqué samedi soir, en raison de l’existence de cet « accord de stabilité » entre les différentes familles indépendantistes. Mais pour certains analystes de la presse espagnole, le « deal » de samedi marque un tournant parce qu’il témoigne, pour la première fois depuis trois ans, d’une véritable inquiétude des indépendantistes face au verdict des urnes. « Si jusqu’à présent, le souverainisme (catalan – ndlr) avait pris la forme d'un tsunami social, basé sur le plus primaire des désirs démocratiques – décider et voter –, la décision prise samedi par les formations indépendantistes, elle, a pour moteur la peur des urnes », écrit le site El Diario.

Ada Colau, la maire « indignée » de Barcelone qui se tient, habilement, à distance du processus indépendantiste, mais défend le « droit à décider » des Catalans (en résumé, la tenue d’un référendum sur le modèle de l’Écosse en 2014), a ironisé, dimanche : « Après en avoir si souvent appelé aux urnes, Mas est à présent paniqué par la tenue de nouvelles élections, après son effondrement électoral et la victoire d’En Comú Podem (la confluence soutenue par Podemos et la plateforme d’Ada Colau – ndlr) aux générales. » Le parti d’Artur Mas, qui se présentait seul aux urnes en décembre (et non en coalition avec le centre gauche de l’ERC comme aux régionales de septembre), a obtenu 8 sièges, contre 16 le mandat précédent, alors que la confluence soutenue par Ada Colau est la grande gagnante du scrutin, compliquant les plans de l’indépendantisme.

De l’avis même de Mas samedi soir, le scénario Puigdemont s’est improvisé… le jour même. D’après El País, le poste avait d’abord été proposé à une fidèle de Mas, Neus Munté (indépendantiste au passé syndicaliste), qui a refusé. Puigdemont, maire de Gérone depuis 2011 appartient à l’aile dure de l’indépendantisme de droite. Cet ancien journaliste au sein du journal catalan El Punt, né en 1962, habitué, semble-t-il, des bras de fer avec Madrid, est surtout connu en Catalogne pour diriger l’Association des maires pour l’indépendance. Aux régionales de septembre, il ne figurait qu’en troisième position, sur la circonscription de Gérone.

Puigdemont « pense très clairement que la Catalogne est une nation, qui a le droit de décider de son avenir, qu’il est nécessaire qu’elle exerce ce droit, et que nous devons faire en sorte que ce pays devienne, en bout de course, identique à n’importe quel pays normal d’Europe », a assuré Mas, qui devrait rester député régional pendant le mandat à venir. « Nous comptons sur un projet en marche, bien orienté, solide. Nous sommes tous requis », avait réagi Puigdemont sur son compte Twitter dès samedi soir.

La constitution de cet exécutif favorable à l’indépendance va bien sûr peser sur les négociations en cours à Madrid, en vue de la formation d’un gouvernement national, dans la foulée des élections du 20 décembre. Le Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy a la main et continue d’espérer un soutien (ou une abstention) des socialistes du PSOE, pour former un exécutif (même minoritaire). De son côté, le PSOE refuse, et plaide pour une majorité « progressiste », comme au Portugal, avec un gouvernement socialiste minoritaire, soutenue par des formations sur sa gauche (en l’occurrence, Podemos). Problème : le PSOE et Podemos refusent de s’entendre sur un point clé, la tenue d’un référendum en Catalogne sur l’indépendance (c’est une promesse clé de Podemos, qui constitue une ligne rouge pour le PSOE).

À ce stade, si l’on en croit l’analyse d’InfoLibre (partenaire de Mediapart en Espagne), « la pression sur le PSOE, pour qu’il facilite l’investiture de Mariano Rajoy comme président de l’exécutif, va redoubler dans les semaines à venir ». Ainsi, l’exécutif PP sortant a déjà publié un communiqué, évoquant « la nécessité que le prochain gouvernement d’Espagne puisse compter sur une base parlementaire large, qui garantisse la stabilité et la capacité de défendre (…) le droit de tous les Espagnols à décider de l’avenir de leur pays, et faire face au défi indépendantiste ». Sans surprise, Mariano Rajoy a assuré dimanche qu'il ne permettra à « personne de s'arroger des pouvoirs illimités ».

Le PSOE a déjà accusé une fin de non-recevoir et espère plutôt profiter de la clarification de la donne politique en Catalogne pour faire bouger Podemos sur l’enjeu du référendum catalan. De son côté, Artur Mas a prévenu qu’il ferait tout pour éviter à Madrid un gouvernement PP en alliance avec Ciudadanos, le nouveau parti de centre droit, deux partis très opposés aux revendications catalanes – ce qui laisse entendre que ce conservateur pourrait être tenté par un soutien indirect à un gouvernement « progressiste » PSOE-Podemos… La première séance du nouveau Congrès des députés est prévue pour le 13 janvier, à Madrid. Tout est encore très ouvert, mais les négociations devraient s'accélérer, dans la foulée du dénouement catalan.

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L'article a été actualisé dimanche dans la soirée, avec le résultat du vote d'investiture et la réaction de Mariano Rajoy.