Bernard Rougier: «Malgré la répression, un retour à l'ordre est impossible en Egypte»

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Le régime militaire égyptien est-il stable? Pourquoi l'Occident a-t-il cautionné la répression dans le sang des Frères musulmans? Quel est le nouveau rôle de l'Arabie saoudite? Que sont le wahhabisme et le salafisme? L'Europe peut-elle contribuer à la réforme de l'islam? Entretien avec le chercheur Bernard Rougier qui a codirigé le livre L'Égypte en révolutions.

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Y a-t-il une nouvelle dictature militaire en Égypte ? Pourquoi l'Occident a-t-il cautionné la répression dans le sang des Frères musulmans? Quel est le nouveau rôle de l'Arabie saoudite dans la région ? Que sont le wahhabisme et le salafisme ? Comment l’État islamique (EI) est-il parvenu à produire ses propres référents idéologiques ? L'Europe peut-elle contribuer à la réforme de la représentation de l'islam ? À l'occasion de la parution du livre L'Égypte en révolutions (PUF), nous avons interrogé le directeur du Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej, basé au Caire), Bernard Rougier, qui a codirigé l'ouvrage avec Stéphane Lacroix.

Votre ouvrage s’intitule L’Égypte en révolutions, mais n’aurait-il pas fallu écrire « en pleine régression » ? Vous attendiez-vous à une telle violence exercée par les militaires en Égypte ?

Bernard Rougier. Bien sûr que non, nous n’avions pas imaginé que nous allions au-devant d’une ère si répressive. En Égypte, il y a deux révolutions, ou deux périodes révolutionnaires. Il faut étudier la période entre la chute de Moubarak, en janvier 2011, et juin 2013, le coup d’État militaire qui renverse le président Morsi, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Le deuxième objectif du livre est d’étudier des milieux en situation d’effervescence, que ce soient les jeunes révolutionnaires, les mouvements d’extrême gauche, l’islam salafiste, l’islam politique en général, les militaires ou les milieux syndicaux. Le livre a été achevé il y a six mois, et nous sentions évidemment qu’il y avait un retour à l’ordre avec l’élection du général al-Sissi.

Le pari de ce livre est que l’on peut identifier un certain nombre de raisons pour lesquelles l’Égypte va rester en situation d’instabilité, presque révolutionnaire, malgré l’aspiration largement partagée au sein d’une partie de la société à un retour à l’ordre. Les conditions actuelles rendent ce retour à l’ordre impossible.

Il y a de nouvelles formes de contestation islamiste : le salafisme révolutionnaire est le plus en pointe. Les lieux de la manifestation à Mataaria, ce 25 janvier à l’est du Caire, sont des quartiers salafistes dont les partisans cherchent à concilier la loi religieuse et l’esprit de la révolution de 2011, la remise en cause de la hiérarchie sociale et le retour à une orthodoxie religieuse. C’est tout à fait nouveau dans l’islamisme. Il y a certes une utilisation de la violence, mais qui est très ciblée, contre les commissariats de police, les représentants des forces de l’ordre, essentiellement le ministère de l’intérieur. Ce n’est pas un mouvement djihadiste comme dans le Sinaï…

C'est un peu comme les marxistes musulmans qui ont occupé le Parc Gezi, en 2013, à Istanbul ?

Il y a de cela. Ces militants sont les partisans d’Abou Ismaïl, l’ancien Frère musulman devenu une figure salafiste charismatique. Comme le cœur de la crise égyptienne est le socio-économique, peut-être la force qui réussira à avoir une capacité de mobilisation sera-t-elle celle qui réussira à s'emparer de ces enjeux économiques. Les salafistes révolutionnaires tentent de se positionner sur ces questions.

En face, les autorités exercent une répression indiscriminée, avec un arsenal législatif qui se durcit. Ce sont la loi sur les manifestations, la loi qui octroie aux tribunaux militaires la compétence de jugement lorsqu'une installation publique fait l'objet d'un dommage, le décret 128 qui criminalise un Égyptien qui reçoit de l'argent de l'étranger et dont les activités présenteraient une menace pour la sécurité nationale (on voit bien ici le flou de la formulation, qui laisse toute la place à l'arbitraire)… On a donc un recul des libertés avec la nouvelle Constitution.

Les élections, au lieu de fournir l'occasion d'un pacte politique ou la recherche d'un consensus, se déroulent dans des conditions douteuses. Fin mars, lors des prochaines élections législatives, beaucoup d'anciens candidats du PND (Parti national démocratique de l'ancien président Hosni Moubarak, dissous après la révolution – ndlr) vont essayer de se présenter. Ces élections peuvent être l’occasion pour l'ancien système de se reconstituer. La mort dramatique d'une militante (Chayma al-Sabbagh, assassinée en pleine rue du Caire) complète le tableau, si je puis dire.

Malgré cela, les Égyptiens, ou du moins une large partie d'entre eux, considèrent que toute activité de type révolutionnaire entrave l'activité économique et fait reculer le pays. L'autre chance du régime, c'est le terrorisme. Le régime tente de l'imputer aux Frères musulmans, même si ce n'est pas eux qui sont derrière les activités terroristes. Dans cet ensemble égyptien, il y a un autre point inquiétant: de plus en plus, avec l'argent qui provient des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite, l'Égypte a conscience de son rôle régional anti-Frères, anti-Turquie, anti-Qatar. Et cette régionalisation du politique repousse la négociation d'un pacte national. 

Vos propos semblent valider l'idée que le régime actuel est finalement pire que celui de Moubarak, qui avait par exemple conclu une sorte de pacte de non-agression avec les Frères musulmans?

C'est toute l'ambiguïté du moment. Chez le président al-Sissi, il y a l'idée de ne pas reproduire le système Moubarak, c'est ce qu'il dit à ses proches, et c'est relayé dans la presse. Il ne veut pas créer un nouveau PND, un grand parti présidentiel autoritaire qui coifferait les institutions. Mais ce faisant, il se prive d'un instrument de négociation avec la société, c'était aussi le rôle du PND. Au Caire, les plus pauvres ont d'ailleurs voté en 2012 pour Ahmed Shafiq, le candidat de l'ancien régime, et non pour les Frères musulmans ou les salafistes. Une autre contradiction du régime vient du fait que le président ne veut pas s'appuyer sur les grands groupes d'affaires, comme à l'époque de Moubarak, mais sur les PME. Pour la première fois, une fiscalité sur les entreprises est mise en place, un impôt sur les bénéfices.

Il y a par ailleurs la volonté du général al-Sissi de s'appuyer sur l'université d'Al-Azhar pour contrôler l'intégralité du champ religieux. Le pouvoir ne veut plus de partage, comme à l'époque de Moubarak, le social pour les Frères, l’État pour Moubarak… Le nouveau pouvoir veut contrôler le référent religieux de façon exclusive. Mais a-t-il les moyens de cette politique ? Les autorités ont décidé de fermer les mosquées privées, de soumettre les mosquées à des autorisations, de faire passer des tests aux imams. Mais ces mesures ne sont pas appliquées sur l'ensemble de l'Égypte, et selon les témoignages que l'on peut recueillir, les anciens imams continuent de faire le prêche. Le représentant du parti salafiste Al-Noor n'a pas le droit de faire la prédication dans sa mosquée d'Alexandrie, mais il la fait quand même. On a donc un ensemble de mesures impressionnantes mais qui ne sont pas toujours appliquées.

On a donc une situation totalement instable. Des libéraux ont soutenu Sissi mais sont très déçus, considérant notamment que la Constitution n'est pas respectée. La répression indigne les jeunes et les segments les plus politisés. Pour le meilleur et pour le pire, l'Égypte va donc demeurer le cadre de nombreuses mobilisations dans les années à venir. De même que la révolution de 2011 ne fut pas un changement radical par rapport au passé, ce qui se passe aujourd'hui n'est pas un retour à l'étape d'avant. C'est une situation inédite, avec ses très nombreuses inconnues.

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