Syrie: à quoi a servi le bombardement américain?

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Essentiellement symbolique, la frappe américaine sur la base aérienne syrienne d’Al-Chaayrate était davantage destinée à adresser un message d’avertissement à Damas, Moscou, Téhéran, voire Pyongyang qu’à bousculer le rapport de forces sur le terrain. Mediapart a interrogé plusieurs experts militaires et spécialistes de la région.

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La frappe des missiles de croisières américains contre une base aérienne syrienne, vendredi matin, a permis à Donald Trump de prendre, pour la première fois, la pose du commandant en chef et de lancer une opération de communication planétaire. Mais sur le plan opérationnel, elle n’a servi à rien. C’est ce qu’ont démontré les deux avions de combat syriens qui ont décollé, quelques heures après l’attaque, de la piste intacte pour un raid de bombardement sur des cibles de la région.

Le navire de l’US Navy USS Ross (DDG 71) tire un missile sur une base aérienne syrienne, le 6 avril © Reuters Le navire de l’US Navy USS Ross (DDG 71) tire un missile sur une base aérienne syrienne, le 6 avril © Reuters

C’est aussi ce qu’ont constaté les trois experts militaires consultés par Mediapart. « Cette frappe a indiscutablement un caractère symbolique, puisqu’elle visait la base Al-Chaayrate d’où ont décollé les avions qui ont largué des bombes de gaz neurotoxique sur la localité de Khan Cheikhoun, affirme l’ex-colonel Michel Goya, ancien officier des troupes de marine, qui tient le blog La voix de l’Épée. Mais il s’agit d’une action très limitée, qui ne change rien au rapport de forces sur le terrain, et qui n’a provoqué sur la base même que des dégâts dérisoires. C’était une opération assez peu coûteuse – environ 30 millions d’euros – et techniquement sans problèmes puisque les missiles, lancés par deux navires au large de la Syrie, ont foncé vers leurs cibles en rasant le sol, pratiquement indétectables par les radars des batteries de missiles anti-missiles russes, qui sont plutôt conçus pour frapper des engins balistiques volant à haute altitude. »

« L’objectif n’était même pas de détruire la base. Il aurait fallu pour cela un nombre de missiles beaucoup plus élevé. Et militairement, l’opération serait restée très limitée, la Syrie comptant beaucoup d’autres bases aériennes et aéroports. Il était encore moins question d’affaiblir durablement le potentiel militaire syrien, comme l’avaient envisagé les états-majors français, américain et britannique en août 2013, avant que l’opération ne soit annulée en raison du refus d’Obama. Une telle mission aurait requis des moyens énormes, explique le général Vincent Desportes, ex-commandant du Collège interarmées de défense, aujourd’hui enseignant à Sciences Po. Non, c’était une frappe symbolique et politique. Et de ce point de vue, elle a atteint son but. Depuis août 2013, les États-Unis n’étaient plus crédibles et n’étaient plus craints, ce qui s’était traduit par l’invasion de la Crimée, la crise du Donbass, une multitude d’actes unilatéraux de Moscou, notamment en Syrie. C’est fini. Les États-Unis seront de nouveau entendus et redoutés. D’autant plus entendus et redoutés qu’ils sont dirigés par un homme relativement irrationnel. »

« Avant d’avoir une réalité militaire, cette attaque a d’abord, c’est évident, une valeur de signal politique, intérieur et extérieur, confirme le contre-amiral Jean Dufourcq, ancien commandant du sous-marin d’attaque Ouessant, aujourd’hui responsable de la lettre de géo-stratégie La Vigie. En endossant l’habit du commandant en chef, il donne des gages à son opinion publique et au clan de la guerre, tous deux inquiets d’une présidence qui tardait à trouver ses marques et affirmer la puissance américaine. Et à l’extérieur, cette frappe met en scène un président qui sait décider et agir, à la différence de son prédécesseur qui s’était montré hésitant et avait renoncé à agir après l’attaque aux gaz de La Goutha, près de Damas en 2013. Le scénario pourrait d’ailleurs se poursuivre, si nécessaire, avec d’autres coups à vide. Car cette frappe, notons-le, s’est faite à moindre frais et quasiment dans le vide, après une intense concertation opérationnelle avec la partie russe présente sur la base attaquée de Al-Chaayrate, même si six victimes font les frais de ce coup de théâtre. »

Faute de sources sûres, le bilan, à ce jour reste flou. Une télévision russe a indiqué que neuf avions avaient été détruits, tandis que les sources habituelles de l’opposition syrienne parlent plutôt d’une vingtaine d’avions hors d’usage, la plupart des autres ayant été évacués avant l’attaque. Selon Ziad Majed, professeur à l’université américaine de Paris, spécialiste de la Syrie, excellent analyste du confit, les russes avaient été prévenus de l’opération américaine en préparation. À Beyrouth, plusieurs sources indiquent que des responsables du régime syrien avaient évacué leurs familles vers le Liban quelques heures avant la frappe américaine, dont la dimension réelle est restée inconnue jusqu’au dernier moment. Selon un diplomate étranger, plusieurs options auraient été proposées à Donald Trump, qui aurait choisi la plus limitée.

Diplomates, militaires et chercheurs, qui tiennent pour dérisoire la dimension opérationnelle de l’opération, sont d’accord sur un autre point : les destinataires du « message » sont en priorité Bachar al-Assad, Vladimir Poutine, mais aussi les dirigeants iraniens, alliés de Damas et Moscou, et au-delà le régime nord-coréen, qui a multiplié, ces dernières années, tests de missiles stratégiques et essais nucléaires, dans une impunité qui a alarmé ses voisins, notamment le Japon et Taiwan. « Pour les Russes, le message a une importance considérable, estime le général Desportes. Car après avoir été, de fait, le garants d’un certain ordre du monde pendant près de 75 ans, les États-Unis avaient renoncé à ce rôle, ce qui avait notamment été exploité par Poutine pour lancer ses aventures militaires en Crimée ou ailleurs. »

« Si la frappe américaine ne reste pas un acte isolé, ajoute le général Desportes, si elle préfigure un changement stratégique radical et durable, elle peut changer de façon fondamentale la politique russe. Car Poutine ne reconnaît que la force, il est fin stratège et avance tant qu’on ne l’arrête pas. Chacun le sait : une puissance ne peut jouer un rôle diplomatique dans le règlement des grandes crises internationales que si elle pèse militairement. L’influence s’appuie sur la force. Les États-Unis avaient perdu de leur influence. Ils peuvent la retrouver, notamment au Moyen-Orient, ce qui a une certaine importance pour nous. J’ajoute que dans cette affaire, la Russie est dans une position délicate, non seulement parce qu’elle soutient un régime qui massacre sa propre population et utilise des gaz de combat contre des civils et des enfants, mais aussi parce qu’elle est garante de l’accord conclu avec les États-Unis en 2013 sur l’élimination des armes chimiques syriennes. Et que tout en étant présente sur le terrain, en ayant connaissance des choix militaires du régime, elle a été incapable – ou a refusé – de faire respecter cet accord par son allié. Ce qui explique d’ailleurs la relative modération de la protestation russe après la frappe américaine. »

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