Le chaos libyen cache un enchevêtrement de solides intérêts

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Qui contrôle la Libye aujourd’hui ? Quatre ans après le déclenchement de l’intervention militaire internationale en Libye, le chaos et la guerre civile ont succédé à la dictature de Kadhafi. Le désastre est exploité par les fanatiques de l’État islamique et par les trafiquants de migrants, sans compter les manœuvres de nombreux pays pour placer leurs factions.

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Qui contrôle la Libye aujourd’hui ? Alors que ce pays à la dérive est devenu l’embarcadère pour l’Europe ou pour la mort des migrants clandestins d’Afrique et du Moyen-Orient, la question est plus cruciale que jamais. Et la réponse, quatre ans après l’intervention française, puis internationale, qui a provoqué la chute du régime de Kadhafi, s'avère de plus en plus complexe et alarmante.

La grille d’analyse la plus grossière révèle la coexistence de deux capitales, deux gouvernements et deux parlements. À Tripoli, l’ancienne capitale de la Jamahiriya de Kadhafi, siège un « gouvernement de salut national », théoriquement issu du Congrès général national (CGN), parlement élu en juillet 2012, qui s’est auto-prolongé. Représentant une coalition hétéroclite de forces islamistes – parmi lesquelles les Frères musulmans –, ce gouvernement est soutenu par Fajr Libya (Aube de la Libye), conjonction de groupes armés islamistes, et de combattants tribaux, agglomérés autour de la puissante milice de Misrata. 

Composée à la fois de groupes radicaux armés et de représentants de la communauté berbère, Aube de la Libye qui s’est emparée de Tripoli en juillet 2014, après en avoir chassé les milices rivales, reste une alliance fragile de forces surtout guidées par leurs intérêts militaires, politiques ou financiers du moment. C’est ainsi que les djihadistes d’Ansar Al-Charia, liés à Al-Qaïda, combattent parfois à ses côtés, sans appartenir pour autant à la coalition. Le gouvernement de Tripoli, dont le premier ministre Omar al-Hassi, proche des islamistes, vient d’être remercié, contrôle actuellement l’ancienne capitale et une bonne partie de l’ouest du pays avec le soutien diplomatique, financier, voire militaire de la Turquie et du Qatar.

Un autre gouvernement, celui du premier ministre Abdallah al-Thani, et un autre parlement, l’assemblée constituante élue le 25 juin 2014, siègent dans l’est du pays à Tobrouk, depuis leur éviction de Tripoli par Aube de la Libye en juillet 2014. Reconnu par les Nations unies, la Ligue arabe et les pays occidentaux, ce pouvoir de Tobrouk, vigoureusement anti-islamiste, est activement soutenu par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte.

L’homme fort de ce gouvernement est un général de 72 ans, à la carrière aventureuse, Khalifa Haftar, qui vient d’être nommé par le parlement commandant général de l’armée. Incarnation désormais de la résistance à l’islamisme aux yeux des dirigeants de Tobrouk et garant autoproclamé de l’avenir de la Libye, l’homme, qui entend « sauver le pays », démontre un opportunisme indiscutable, mais présente des garanties incertaines en matière de convictions démocratiques.

Avant-hier proche de Kadhafi, au point d’être choisi par le dictateur pour conduire, à la fin des années 1980, sa guerre contre le Tchad, Haftar, qui avait sous-estimé la mobilité des troupes ennemies déferlant dans le désert à bord de leurs Toyota Land Cruisers, s’était retrouvé prisonnier avec 400 de ses soldats après une offensive où plusieurs milliers d’autres militaires libyens avaient été tués. 

Renié par le dictateur et rapidement retourné par la CIA, Haftar, que les Tchadiens avaient remis en liberté à la demande de Washington, avait alors créé au Tchad un Front national pour le salut de la Libye, dont les soldats prisonniers, élargis par N’Djamena, devaient devenir le noyau armé. Fort du soutien américain et, espérait-il tchadien, Haftar avait même imaginé une invasion de la Libye et le renversement de Kadhafi. Mais décidément piètre stratège, il n’avait pas prévu que Khadafi le prendrait de vitesse et apporterait son soutien à un coup d’État pro-libyen au Tchad. La CIA avait alors dû monter in extremis un pont aérien pour l’exfiltrer avec 350 de ses hommes vers le Zaïre. 

Le général Haftar (à droite) reçu par le roi de Jordanie, le 13 avril 2015. © Reuters Le général Haftar (à droite) reçu par le roi de Jordanie, le 13 avril 2015. © Reuters

Transféré ensuite aux États-Unis, où il avait obtenu la nationalité américaine, Haftar, confortablement installé en Virginie, avait continué à ourdir, de loin, des complots contre son ancien maître, conspirations qui ont coûté la vie, en Libye, à plusieurs de ses complices, arrêtés et exécutés pour trahison. Déçus apparemment des piètres qualités politiques et militaires de leur créature libyenne et surtout rassurés, après l’invasion de l’Irak en 2003, par la décision de Kadhafi de renoncer à son programme nucléaire, les responsables de la CIA avaient fini par se désintéresser de Haftar. 

Selon ses amis, ce serait donc de son propre chef et pour son compte personnel qu’il est retourné en Libye en 2011, après 20 ans d’exil, au lendemain de la chute du dictateur. Il était à Tripoli lorsque les milices de Misrata et de Zinten, qui avaient combattu côte à côte l’armée de Kadhafi, se sont affrontées pour le partage des arsenaux et le contrôle de la capitale. Il a ainsi assisté à la division, puis à la dispersion, en une multitude de groupes armés rivaux, des forces rebelles qui avaient combattu la dictature, avant de voir surgir, à Derna, une milice ouvertement djihadiste, émanation locale de l’État islamique (EI). 

Est-ce encore de son propre chef, ou à l’initiative d’amis étrangers de la « révolution libyenne » que Haftar se lança alors dans une tournée des mairies, à travers le pays où il rencontra notables locaux et chefs tribaux, avant de réunir d’anciens amis et compagnons de combat de l’armée de Kadhafi, avec le projet de faire barrage coûte que coûte à la mainmise des islamistes et des djihadistes sur la Libye ? 

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