Brésil: la descente aux enfers du PT de Lula s’accélère

Par

Le Parti des travailleurs va perdre plus de la moitié de ses villes lors des élections municipales. Cette débâcle dit combien le parti de Lula s’est coupé de l’électorat populaire.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

De notre correspondante.-  « C’est la beauté de la démocratie, l’alternance au pouvoir. » C'est avec ces mots que l'ex-président Luiz Inacio Lula da Silva a tenté de minimiser l'échec du Parti des travailleurs (PT) lors des élections municipales, dont le second tour se tiendra dimanche 30 octobre. Ce flegme apparent en a choqué plus d'un dans le camp progressiste face à l'ampleur de la débâcle intervenue dès le premier tour, le 2 octobre. En emportant 256 mairies, le parti, présent à peine dans sept duels au second tour, gouvernera, dans le meilleur des cas, 263 villes à partir du 1er janvier prochain. C'est un effondrement de 60 % par rapport à 2012, quand 638 de ses candidatures s'étaient imposées. Le PT avait d'ailleurs présenté beaucoup moins de candidats. On comptait 1 828 prétendants à des mairies en 2012 et 40 000 candidats aux postes de conseillers municipaux. Quatre ans plus tard, ils n'étaient plus, respectivement, que 995 et 22 000.

Nationalement, les candidats rangés sous la bannière rouge à l'étoile ont attiré près de 6,8 millions de voix, à comparer avec les 17,2 millions de 2012. L'échec le plus humiliant a été enregistré à São Paulo, où le maire sortant Fernando Haddad n'a même pas réussi à se maintenir au second tour, évincé par le conservateur João Doria, élu dès le 2 octobre, avec 53 % des suffrages – un fait inédit dans la première ville d'Amérique latine.

João Doria, homme d'affaires millionnaire, élu dès le premier tour à São Paulo. João Doria, homme d'affaires millionnaire, élu dès le premier tour à São Paulo.

La débandade s'est reflétée dans la banlieue de São Paulo, historiquement une ceinture rouge du fait de la concentration industrielle. Ainsi à São Bernardo do Campo, berceau politique du PT, où réside toujours Lula, le candidat du PT a été relégué à la troisième place. Dans l'État de São Paulo, le plus peuplé et le plus riche du pays, les 70 mairies conquises par le PT en 2012 ne seront plus que 8 le 1er janvier prochain.

Cette déroute s'explique par la force, dans la région, du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, de droite), qui est parvenu à imposer des gouverneurs à la tête de l'État de São Paulo depuis vingt ans. Mais la performance n'a guère été plus brillante dans les États administrés par le PT, comme le Ceará, le Minas Gerais et même Bahia, où le nombre de municipalités « pétistes » est tombé de 92 à 40. Le recul est visible même dans les villes les plus pauvres, celles où plus de 70 % des habitants dépendent de l'allocation Bolsa Familia, introduite par Lula en 2003.

Le tableau est encore plus sombre si l'on examine le poids national des villes où le PT est parvenu à se maintenir. Le parti gouvernait jusqu'à aujourd'hui des villes où résidaient 37,9 millions de personnes. L'année prochaine, à peine 6,1 millions. Cette débandade s'explique aussi par le fait que 20 % des maires élus sous l'étiquette du parti l'ont quitté depuis 2012.

« C'est un désastre, mais pas une surprise », analyse Valter Pomar, un des principaux cadres du PT, membre d'une mouvance plus à gauche que celle qui domine la direction actuelle. Et d'en énumérer les raisons : un début de deuxième mandat catastrophique pour Dilma Rousseff, l'impact de l'opération Lava-Jato – littéralement Kärcher – qui a dévoilé un gigantesque système de corruption au sein de la compagnie d'hydrocarbures nationale Petrobras, les manifestations en masse de la droite et la situation d'oligopole des médias, alliés à la droite.

« Le pire, c'est que c'est la défaite du PT, mais pas seulement : le nombre d'électeurs ayant voté pour la gauche, sous ses différentes expressions, est nettement inférieur à celui des élections antérieures », pointe Valter Pomar. Hormis le PCdB (Parti communiste du Brésil), qui connaît une légère progression, grâce à de bons résultats dans l'État du Maranhão, un des plus pauvres du pays et où le gouverneur, issu de cette formation, parvient à instiller un peu d'espérance, tous les mouvements progressistes reculent. Et si le Parti socialisme et liberté (PSOL, formé en 2004 par des dissidents du PT) a réussi la prouesse de placer son candidat Marcelo Freixo au second tour de l'élection à Rio de Janeiro, il comptera moins de maires et de conseillers municipaux qu'en 2012.

Pour l'écrivain Fernando Morais, l'un des plus grands intellectuels proches du PT et rédacteur en chef du site engagé Nocaute, les raisons de la débâcle électorale sont de deux natures : « Le massacre juridico-médiatique dont a été victime le parti, et les graves choix stratégiques qui l'ont conduit à appuyer une politique de plus en plus conservatrice. » Il passe en revue les manchettes des journaux et revues depuis le 4 mars 2016. Ce jour-là, le juge Sergio Moro, à la tête de l'enquête Lava-Jato, livrait à la presse, de façon totalement illégale, le contenu d'écoutes téléphoniques entre Lula et Dilma Rousseff. Cette dernière, encore à la tête du pays, venait de nommer Lula chef de la Maison civile, l'équivalent de premier ministre ; la justice l'en a empêché.

L'épisode a marqué une rupture. De peu probable, la destitution de Dilma Rousseff est devenue inéluctable, ainsi que son remplacement, dans des conditions très polémiques, par celui qui était jusqu'alors son vice-président, Michel Temer. « Depuis sept mois, Veja, qui reste le plus important des magazines brésiliens, a dédié vingt de ses unes à des dénonciations contre le PT et Lula ; le journal télévisé de la Globo, de loin le plus vu, a fait du matraquage tous les soirs », poursuit Fernando Morais. La justice a alimenté le flux, en multipliant les arrestations des hauts cadres du PT –  dont les deux principaux ministres des finances Guido Mantega et Antonio Palocci – alors qu'elle ignorait les dénonciations, souvent plus accablantes, contre de grandes figures de la droite.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale