Aquarius: les gauches espagnoles sauvent l’honneur

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Le nouveau chef de gouvernement espagnol a fait savoir qu'il était disposé à accueillir l’Aquarius et ses 629 migrants à bord dans le port de Valence. « Si l'on croit à l'Europe, c'est le moment de le démontrer », avait jugé plus tôt dans la journée la maire de Barcelone, Ada Colau.

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Face à l’inhumanité des politiques migratoires de l’Italien Matteo Salvini, le sursaut européen n’est venu ni de Bruxelles ni de Paris, mais d’Espagne. Dès lundi 11 juin au matin, deux maires ont d’abord fait savoir qu’ils se proposaient pour accueillir dans leur port l’Aquarius et les 629 migrants à son bord : Ada Colau, à Barcelone et Joan Ribó, à Valence. L’ancienne activiste Colau en a profité pour interpeller Pedro Sánchez, le nouveau président du gouvernement espagnol, en poste depuis le 2 juin : « Ne regardez pas ailleurs », l’a-t-elle imploré.

Le socialiste Sánchez a bien reçu le message et lui a répondu en début d’après-midi, effectuant un virage à 180 degrés avec la politique migratoire adoptée par l'Espagne depuis 2012 au moins : « Il est de notre obligation d’éviter une catastrophe humanitaire et d’offrir un port sûr à ces personnes, afin de remplir nos obligations en matière de droits internationaux », a-t-il expliqué dans un communiqué de presse diffusé par la Moncloa. L’exécutif a fait savoir auprès des Nations unies qu’il était disposé à accueillir l’Aquarius à Valence, troisième ville d’Espagne par la population, après Madrid et Barcelone.

Si le maire de Valence est un écologiste qui, comme Ada Colau, s’est fait élire en 2015 grâce à la dynamique des « villes rebelles » issues du mouvement indigné, le président de la région de Valence Ximo Puig, lui, est un ponte du PSOE, le parti socialiste de Sánchez. Lundi en fin d’après-midi, il semblait toutefois peu probable que l’Aquarius prenne la direction de Valence. Il faudrait pas moins de trois jours au navire pour parcourir les 700 milles nautiques qui le séparent des côtes espagnoles, selon des responsables à bord de l’Aquarius cités par El País, et il n’y aurait pas assez de nourriture à bord pour tenir encore trois jours. Un photographe à bord de l’Aquarius relayé par le site El Diario affirmait lundi en fin de journée que le bateau n’avait pas bougé « d’un centimètre ».

Pedro Sánchez le 6 juin 2018 à la Moncloa. © Susana Vera/Reuters Pedro Sánchez le 6 juin 2018 à la Moncloa. © Susana Vera/Reuters

Au sein de la classe politique espagnole, les réactions restaient feutrées, lundi soir. À l'inverse de l'Italie, de l'Allemagne, de la France ou du Royaume-Uni, les politiques migratoires n'étaient pas au cœur des dernières campagnes électorales en Espagne. Sans surprise, l’eurodéputée Elena Valenciano, cheffe de file de la délégation socialiste à Strasbourg, s’est félicitée de l’annonce de son camarade Sánchez. Mais elle n'est pas allée jusqu'à la partager totalement : « C’est un message très positif, au moment où les égoïsmes ne cessent de croître. C’est la preuve qu’il existe des gouvernements solidaires. Mais je reste persuadée qu’il faut forcer l’Italie à ce qu’elle respecte ses engagements internationaux. Sinon, cela revient à diffuser un message dangereux, laissant penser que les gouvernements peuvent décider comme bon leur semble s’ils doivent accueillir telle ou telle embarcation de migrants. »

Le commissaire européen aux migrations, le Grec Avramopoulos, a quant à lui félicité Madrid pour cette « marque de solidarité ». Sur Twitter, l'Italien Salvini n’a pas tardé non plus à réagir à l’annonce de Sánchez : « Victoire ! Les 629 migrants à bord de l’Aquarius en direction de l’Espagne. Premier objectif rempli. »

Du côté du Mouvement Cinq Étoiles, les partenaires de la Ligue de Salvini au pouvoir en Italie, le même enthousiasme transparaît : « L’Espagne a brisé le mur de l’égoïsme européen, nous remercions le chef de gouvernement Sánchez de faire preuve d’amitié et de solidarité vis-à-vis du peuple italien. » Et les élus du M5S d’insister : « Si en Italie, la situation est devenue insupportable, c’est parce que tous les autres pays qui bordent la mer Méditerranée ont fermé leurs frontières, laissant l’Italie seule. »

Les maires Ada Colau et Joan Ribó, élus au printemps 2015, ont participé à la création d’un réseau de « villes-refuges » à l’échelle de l’Espagne, une expérience unique en Europe qui témoigne d'une préoccupation de ces acteurs locaux pour les questions européennes.

Au-delà du message d’hospitalité qu’ils avaient souhaité envoyer, leur objectif, à travers ce réseau, était double : faciliter le partage d’expérience dans l’accueil des réfugiés entre villes (qui débloquent des fonds spéciaux à l'échelle municipale, pour parer aux failles des politiques migratoires nationales et européennes) et surtout faire pression sur le gouvernement conservateur de l'époque, l'exécutif de Mariano Rajoy, pour qu’il consente à augmenter le quota de réfugiés accueillis en Espagne afin de soulager les États débordés, dont l’Italie et la Grèce. Symbole de cette politique humaniste, Manuela Carmena, la maire de Madrid, a déroulé à peine élue une banderole sur laquelle on lit « Refugees welcome » sur la façade de sa mairie.

Il existe d’ailleurs un précédent à l’affaire de l’Aquarius, qui n'avait pas abouti : Ada Colau avait annoncé, début 2016, un préaccord avec la ville d’Athènes afin d’accueillir, dans le cadre d’un projet pilote, cent réfugiés bloqués dans la capitale grecque. Mais l’annonce n’avait pu être concrétisée, le gouvernement de Rajoy à Madrid n’ayant jamais donné son feu vert. Le maire d’Athènes, un indépendant (autrefois soutenu par les socialistes du Pasok) avait tout de même salué le geste de Colau à l’époque, parlant d’un « symbole politique très fort » dans le cadre d’une visite express et très médiatisée en Catalogne.

Lors d'une intervention télévisée lundi, Ada Colau ne s'est pas contentée d'interpeller le gouvernement espagnol. Aux institutions de l'UE, elle a lancé : « Au lieu d'accueillir convenablement les migrants, on gaspille des tonnes d'argent en construisant des frontières qui de toute façon sont vouées à l'échec », s'en prenant plus loin aux décisions « profondément racistes et immorales » de la majorité des gouvernements européens. « Si l'on croit à l'Europe, c'est le moment de le démontrer », a-t-elle insisté.

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