Comment les réfugiés secourus en mer sont répartis: enquête sur une Europe de marchands de tapis

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Mediapart a enquêté sur la manière dont les passagers de l’Aquarius, du Lifeline ou encore du Sea Watch, une fois débarqués, sont négociés entre pays européens. Depuis que l’Italie a fermé ses ports, huit accords de répartition ont été bricolés. À la clé ? À peine 850 réfugiés « dispatchés » et 16 États membres aux abonnés absents.

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Combien de fois, depuis la première « affaire de l’Aquarius », le scénario s’est-il répété, qui fait honte à l’Europe, de migrants coincés à bord d’un navire humanitaire au large de l’Italie ou de Malte, empêchés d'accoster ?

Ces quatre bateaux d'ONG ont été bloqués, au moins une fois, au large de Malte ou de l'Italie avec des rescapés à bord : l'« Aquarius », le « Lifeline », le « Sea Watch » et l'« Open Arms » (de bas en haut et de gauche à droite). © DR Ces quatre bateaux d'ONG ont été bloqués, au moins une fois, au large de Malte ou de l'Italie avec des rescapés à bord : l'« Aquarius », le « Lifeline », le « Sea Watch » et l'« Open Arms » (de bas en haut et de gauche à droite). © DR

La raison du blocage de Rome et La Valette est connue : au sein de l’Union européenne, à rebours de toute logique de solidarité, le pays chargé d’accorder l’asile est celui où le migrant a posé le pied et laissé ses empreintes en premier – c’est le règlement dit « de Dublin », qui pénalise les États côtiers. « Basta ! », a décrété Matteo Salvini en juin dernier, le ministre de l’intérieur italien.

Depuis, la même scène n’a cessé de se rejouer sur les écrans télés, d’abord retransmise depuis le pont de l’Aquarius, puis celui du Lifeline, puis celui de l’Open Arms, ou encore celui du Sea Watch, montrant des hommes, des femmes et des enfants contraints de patienter au creux des vagues des jours, voire des semaines durant, pendant que l’Italie et Malte (distantes de moins de 100 kilomètres) se renvoient la balle et que l’Europe tente de négocier une « solution ».

À chaque fois, au bout du suspense, un accord s’est improvisé entre une poignée d’États membres volontaires (dont la France), qui se sont engagés à se répartir une portion au moins des passagers éligibles à l’asile, pour que l’Italie ou Malte se décide à laisser le bateau débarquer.

À chaque fois, les médias ont salué le dénouement (présenté comme heureux), puis sont passés très vite à autre chose. Si vite qu’aucun « spectateur » n’a retenu la liste des pays qui se sont impliqués, ne saurait dire s’ils ont tenu promesse, combien de passagers ont été ainsi « dispatchés », ou combien sont restés sur le carreau parce qu’ils n’ont pas trouvé de pays « preneur ».

Personne n’a la moindre idée, surtout, de la proportion de migrants dits « économiques » effectivement débarqués à Malte ou en Italie mais renvoyés depuis dans leur pays d’origine, en catimini, parce qu’ils ne relevaient pas de l’asile politique. Dans le storytelling européen, ceux-là demeurent invisibles.

Même à Bruxelles, aucune institution n’a la réponse complète à ces questions. Car aucun suivi officiel n’existe de ces accords de répartition ad hoc, improvisés au coup par coup, à huit reprises déjà, le 30 janvier pour la dernière fois – les navires humanitaires sont depuis tous à l’arrêt, interdits de naviguer ou découragés, à l’exception du Sea Eye.

Et cette absence de bilan, en soi, est un aveu de faiblesse, sinon d’impuissance, comme si ce défaut de transparence pouvait dissimuler l’impasse dans laquelle l’UE semble inexorablement s’avancer, Aquarius après Aquarius, sur la question des réfugiés.

Alors Mediapart a tenté de s’y coller. Après avoir sollicité chacun des gouvernements qui se sont publiquement engagés, nous dévoilons ci-dessous un bilan des huit opérations de répartition annoncées en fanfare. Il reste toutefois imparfait et provisoire, parce que Rome et La Valette n’ont jamais répondu à nos questions, et parce qu’une partie des transferts de réfugiés sont en attente.

De toute façon, le résultat fait bondir. Alors que les 28 États membres de l’UE ont signé la Convention de Genève et sont dans l’obligation d’offrir l’asile à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée » dans son pays d’origine « du fait de sa race », de « sa religion » ou de « ses opinions politiques », l’Europe s’est comportée, dans sa variante la plus « progressiste », comme un syndicat de marchands de tapis dont les membres négocient l’accueil de réfugiés au coup par coup, et à l’unité près, en fonction de contingences politiques intérieures, exigeant parfois des femmes plutôt que des hommes, voire des enfants seulement. Et dans sa variante la plus « droitière », comme un cartel d’égoïsmes nationaux dont les représentants refusent même de décrocher leur téléphone quand s’approche une embarcation humanitaire.

© Mediapart
(Cliquez sur la carte pour faire apparaître le détail des chiffres)

  • 16 pays aux abonnés absents

Aux côtés de l’Italie et de Malte, d’après notre enquête, seuls dix pays de l’UE (plus la Norvège) se sont portés volontaires, à un moment donné depuis juin 2018, pour se répartir des rescapés de bateaux d’ONG éligibles au statut de réfugiés – et ce, dans des proportions fort variables.

Autrement dit : une minorité d’États membres a jugé opportun de faire preuve, ne serait-ce qu’une fois, de solidarité.

Aucune trace, sinon, de la Hongrie de Viktor Orbán, de la Pologne, de la République tchèque ou de la Slovaquie, soit du « groupe de Visegrad », partisan depuis toujours d’un verrouillage des frontières et déjà hostile au système de « quotas » obligatoires de réfugiés que l’UE avait esquissé en 2015, en plein pic des arrivées (avant d’y renoncer faute de majorité).

L’Autriche du conservateur Sebastian Kurz n’a pas non plus bougé le petit doigt. Pas plus que le Danemark, ou même la Suède. Et si la Roumanie s’est décidée à faire une incursion parmi les « volontaires », c’est en janvier 2019 seulement, quand elle a pris la présidence tournante de l’UE.

Plusieurs pays ont ainsi fait « l’effort », mais une seule fois, telle la Belgique ou la Slovénie. Entre la première (membre de la Communauté européenne du charbon et de l’acier dès 1951) et la seconde (adhérente de l’UE en 2004), il n’y a qu’un réfugié d’écart : six rescapés du Lifeline d’un côté, cinq du Sea Watch de l’autre.

« La Belgique fait [déjà] face à une augmentation importante des demandes de protection internationale sur son territoire, ce qui a entraîné de nombreux problèmes dans son système d’asile », justifie le Commissariat général aux réfugiés de Belgique, interrogé par Mediapart.

Quant au plus grand pays d’Europe, l’Allemagne, il ouvre ses bras la plupart du temps, mais pas toujours. « Ça dépend un peu de la situation politique intérieure, décrypte l’ONG « Pro Asyl », basée à Francfort. Le cas du Lifeline en juin 2018 est représentatif : il intervient en pleine querelle gouvernementale entre Merkel d’un côté et Seehofer [son ministre de l’intérieur qui incarne une ligne plus dure à l’égard des demandeurs d’asile et met la chancelière sous pression – ndlr] de l’autre. L’Allemagne décide alors de ne prendre personne. » Mais en tout ? Sur huit mois, 157 places seulement ont été dégagées, d’après nos calculs.

  • La France aux avant-postes

À l’arrivée, c’est l’Espagne du socialiste Pedro Sánchez et la France d’Emmanuel Macron qui font figure de bons élèves (voire le Portugal, en proportion de sa population).

Chacun se souvient que Pedro Sánchez, lorsque l’Aquarius s’est retrouvé à errer en Méditerranée pour la toute première fois, a été le seul à tendre la main à ses 629 rescapés. Depuis, le socialiste s’est joint à quatre opérations de répartition, tantôt depuis l’Italie, tantôt depuis Malte, alors qu’il aurait pu passer son tour pour deux raisons au moins : d’abord, l’Espagne elle-même est devenue en 2018 la première porte d’entrée dans l’UE (via le Maroc) ; ensuite, elle a autorisé plusieurs fois l’Open Arms (navire d’une ONG catalane) à venir directement depuis la Méditerranée centrale débarquer ses rescapés, sans qu’aucun pays de l’UE ne lui propose de « partager ».

La solidarité ayant ses limites, Madrid vient cependant de bloquer l’Open Arms dans le port de Barcelone, et s'abstiendra lors des prochaines « négos » avec Malte ou l'Italie.

Et la France, alors ? Depuis la première crise de l’Aquarius, elle a répondu présente à tous les coups, affichant déjà 349 personnes sur sa liste.

Une seule fois, elle s’est gardée d’intervenir (comme tout le monde ou presque en Europe), quand Matteo Salvini est allé jusqu’à refuser des passagers repêchés par ses propres garde-côtes, un cas si évidemment contraire au droit qu’il a conduit un tribunal transalpin à demander des poursuites pour « séquestration aggravée » contre le leader d’extrême droite – le gouvernement italien a fini par autoriser le débarquement après un deal avec l’Irlande et un pays extérieur à l’UE (l’Albanie), soit un schéma sans queue ni tête.

Sinon, à chaque navire, les agents de l’Ofpra (l’office français chargé d’accorder le statut de réfugié) décollent au quart de tour et sont les premiers à mener des entretiens à Malte ou en Italie, sélectionnant « leurs » réfugiés en quelques jours, quand certains pays mettent des mois à dépêcher leurs instructeurs sur zone.

« La France est active à chaque fois », se félicite-t-on à l’Élysée. « En juin dernier, on a parfois été décrits comme les grands méchants [parce que l’Hexagone a refusé l’Aquarius – ndlr]. Mais nous voulions tenir bon sur deux piliers : sur la règle internationale qui veut que les personnes sauvées en mer soient débarquées dans le “port sûr” le plus proche, sinon le système allait devenir fou, avec des bateaux errant des jours en Méditerranée pour tenter leur chance un coup à Malte, un coup en France, un coup à Chypre, etc. C’était intenable. Le second pilier, c’était que la France soit à la manœuvre pour que s’organisent à chaque fois une solidarité et une solution intergouvernementale. Et c’est bien ce qui se passe depuis huit opérations : on a un mécanisme qui se systématise, un réseau de pays contributeurs… »

L’opération la plus collective, toutefois, remonte déjà à juin 2018, quand huit pays s’étaient engagés pour le Lifeline. Depuis, le « taux de redistribution » se révèle assez erratique, variant de 25 % à 100 % des passagers, selon les deals. Et il aura encore fallu onze jours de négociations pour que la petite « cargaison » du Sea Watch (moins de 50 personnes) puisse débarquer en Italie le 31 janvier.

Au bout du compte, d’après nos calculs, c’est un total d’environ 850 passagers qui ont ainsi été répartis entre capitales volontaires depuis juin dernier, soit un nombre microscopique en comparaison des 635 000 personnes qui ont déposé une demande d’asile sur le sol de l’UE en 2018, et qui ont décroché une réponse positive dans un tiers des cas – mais encore faut-il pouvoir toucher terre !

© Mediapart

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Thomas Schnee (correspondant de Mediapart en Allemagne) et Ludovic Lamant (pour l'Espagne) ont contribué à cet article. Les infographies ont été réalisées par Donatien Huet.