Brésil: Dilma Rousseff est la proie d'une droite déchaînée

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Le processus de destitution de la présidente brésilienne est désormais engagé. Mais les charges retenues, aussi bien que les arguments des différentes factions de l'opposition amplement relayés par les médias, semblent relever de la manipulation. Et l'ex-chef de l'Etat Lula demeure le personnage politique le plus apprécié.

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Rio de Janeiro, de notre correspondante.-  Kim Kataguiri exulte. Le jeune homme, principal porte-parole du Mouvement Brésil Libre (MBL), célèbre le résultat du vote de la commission spéciale réunie lundi 11 avril pour se prononcer sur la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Trente-huit des soixante-cinq députés ont suivi l’opinion du rapporteur Jovair Arantes: il estime que la chef d’État a commis un crime de responsabilité en 2014 en minorant l’ampleur du déficit public à travers un tour de passe-passe comptable. La décision, qui sera lue aujourd’hui au reste des députés, déclenche le compte à rebours pour la destitution de la présidente.

Après le vote de lundi, la session fatidique, en assemblée plénière, devrait commencer le vendredi 15 avril. Elle pourrait durer trois jours, chaque chef des 25 partis représentés à la Chambre ayant droit à une heure de discours, ce qui déboucherait sur un vote final dimanche 17 ou lundi 18. Si l’opposition réussissait à réunir 342 votes (deux tiers des 513 députés) en faveur de l’impeachment, ce serait alors au Sénat de former une commission pour analyser la demande, un processus qui devrait s’achever d’ici le 2 mai 2016. Une majorité simple suffirait aux adversaires du gouvernement, au sein de cette nouvelle commission, pour écarter Dilma Rousseff du pouvoir pendant un délai maximum de 180 jours, en attendant un vote définitif sur sa destitution qui devrait également recueillir les deux tiers des suffrages des sénateurs. Elle serait alors remplacée par son vice-président Michel Temer, qui a ouvertement basculé dans l’opposition.

Si la destitution est dûment prévue par la constitution, l’histoire qui s’emballe à Brasilia semble relever de la manipulation, voire de la farce. Il faut rappeler que, contrairement à ce que beaucoup de Brésiliens sont portés à penser, Dilma Rousseff ne fait l’objet d’aucune accusation de corruption. Les demandes de destitution déposées contre elle n’ont rien à voir avec l’enquête baptisée « Lava-Jato » (littéralement Kärcher) dédiée au scandale de corruption de la compagnie nationale d’hydrocarbures Petrobras.

On reproche à la chef d’État d’avoir retardé les transferts du Trésor national aux entreprises publiques chargées de financer notamment les programmes sociaux. La pratique est banale, « surtout, ce n’est pas un crime », pointe Juliana Neueschwander Magalhães, professeur de droit à l’Université fédérale de Rio de Janeiro. Pour elle, l’opposition « utilise la Constitution contre l’esprit de la Constitution ». C’est l’argument de la défense de Dilma Rousseff qui assure être la cible d’un « coup d’État institutionnel ».

Les députés qui se sont prononcés hier sont en outre loin d’être irréprochables. La moitié des 65 parlementaires sont l’objet d’investigations pour crimes et corruption devant la Cour suprême. L’un deux, Paulo Maluf, vient d’être condamné en France pour blanchiment d’argent. Poursuivi par Interpol, il n’a pas quitté le Brésil depuis des années. Quatre députés sont cités dans l’enquête Lava-Jato, et une quarantaine ont financé leurs campagnes électorales grâce à des donations effectuées par des entreprises impliquées dans le scandale de corruption de Petrobras.

Kim Kataguiri harangue la foule © DR Kim Kataguiri harangue la foule © DR
Kim Kataguiri s’en moque. À vingt ans, l’étudiant, fier d’avoir été élu par le magazine américain Time comme l’un des trente jeunes les plus influents du monde en 2015, n’a qu’une obsession : en finir au plus vite avec Dilma Rousseff. Le jeune homme évacue le fondement de la destitution. Il assure que la présidente a « commis un crime de responsabilité ». Mais il poursuit aussitôt sur l’argument d’un départ nécessaire, « car le pays est paralysé, il n’y a plus de gouvernement, elle ne travaille plus qu’à se maintenir au pouvoir ». Pour lui, Dilma Rousseff et sa formation politique, le Parti des travailleurs (PT), ont inauguré un nouveau style : « La corruption a toujours existé, depuis l’époque de la colonisation portugaise, mais c’est la première fois qu’un parti l’utilise comme une méthode systématique pour gouverner et capter tous les pouvoirs. »

La lutte contre la corruption. C’est derrière cette bannière que se retrouvent aujourd’hui les adversaires du gouvernement, droite traditionnelle ou « nouvelle droite » décomplexée que Kim et ses camarades prétendent incarner. Car le paysage de l’opposition brésilienne a changé, en tout cas son mode d’intervention. « Alors que la rue a toujours été le terrain d’expression privilégié de la gauche, la droite a pour la première fois réussi à s’y installer », analyse Adriano Codato, professeur de sciences politiques à l’Université fédérale du Parana. L’universitaire souligne que tout a commencé avec les manifestations de juin 2013 quand des centaines de milliers de personnes ont investi la rue pour exiger une amélioration des services publics et une classe politique plus décente.

Le glissement de la protestation vers la droite est d’abord le résultat d’une erreur du gouvernement, estime Fabio Malini, de l’Université fédérale d’Espirito Santo. « Les premières manifestations étaient alimentées par la base sociale qui a bénéficié des années Lula, et qui exigeaient une extension des droits obtenus au cours de la dernière décennie. Mais le gouvernement s’est placé sur la défensive, en traitant ces mouvements comme s’ils venaient de l’opposition », explique-t-il. La répression policière est certes venue des gouvernements régionaux et non de l’État central – dans ce pays fédéral, c’est d’eux que relève la sécurité – mais Brasilia n’a jamais élevé la voix au nom des droits de l’homme pour prendre parti pour les manifestants. « La nouvelle droite s’est alors organisée pour reconquérir la rue et récupérer ce malaise », poursuit Fabio Malini.

Son principal outil est alors internet, et en particulier les réseaux sociaux. Coordinateur du Laboratoire d’études d’image et de cyberculture de son université, Fabio Malini étudie depuis plus d’un an les pages Facebook liées aux mouvements de droite, et leur influence sur la population. C’est à travers ces liens, en explosion depuis 2013, que se popularise un discours conservateur de plus en plus radical, donnant à beaucoup d’observateurs la sensation que la droite « est sortie du placard ».

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