« En Syrie, la politique de la France est peu lisible »

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La France vient d'effectuer une deuxième frappe militaire en Syrie, mais son rôle reste marginal. Entretien avec Manon-Nour Tannous, spécialiste des relations franco-syriennes.

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C'est la deuxième frappe militaire de la France en Syrie. Dans la nuit de jeudi 8 à vendredi 9 octobre, selon le ministère de la défense, les avions français ont ciblé un camp d'entraînement de l'État islamique (EI) près de Raqqah. Des djihadistes français auraient été tués, selon plusieurs médias. « Nous ne frappons pas une nationalité en particulier. Nous frappons ceux qui aujourd'hui préparent des attentats contre la France, a justifié Manuel Valls avant un déplacement en Jordanie. Tous ceux qui rejoignent ces camps, tous ceux qui rejoignent Daech doivent savoir qu'ils peuvent demain être frappés. » Avant d'insister : « S'il y avait un attentat comme ceux que nous avons eus, et que tout porte à croire qu'il a été préparé en Syrie, on nous dirait à juste titre : qu'avez-vous fait ? »

Mais l'intervention française reste totalement marginale à côté de l'engagement américain d'un côté et des frappes russes de l'autre. Surtout, la France semble désormais marginalisée, incapable de faire entendre sa voix pour défendre sa ligne officielle : ni Bachar al-Assad, ni l'État islamique. Entretien avec Manon-Nour Tannous, docteure en relations internationales, spécialiste des relations franco-syriennes, attachée à Paris II et à la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France.

L’offensive, politique et militaire, de la Russie change complètement la donne en Syrie. Sommes-nous, comme le craint Laurent Fabius en France, face à un risque de conflit mondial ? Voire d’une « troisième guerre mondiale » ?

Manon-Nour Tannous © DR Manon-Nour Tannous © DR

Manon-Nour Tannous. Les réactions françaises à l’offensive russe ont avant tout une fonction rhétorique. Cette expression de « troisième guerre mondiale » a les défauts d’une comparaison historique imparfaite. Elle cherche à rendre compte de la cristallisation de chaque camp et souligne à juste titre la gradation dans la violence, la montée des tensions et des exigences de part et d’autre. Elle révèle également le dysfonctionnement des mécanismes de régulation mis en place à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, destinés, via le Conseil de sécurité notamment, à désamorcer les conflits et participer à leur résolution.

Mais surtout, les déclarations sur le « risque d’une confrontation militaire mondiale » sont révélatrices de l’oubli de l’acteur local, syrien. Le projet révolutionnaire initial, ce qu’Henry Laurens avait appelé une « révolution de la normalité », n’apparaît plus dans le débat. La lecture de la crise syrienne se fait désormais en termes de rapport de puissances, mondiales ou régionales. Celles-ci sont naturellement sollicitées pour intercéder en faveur d’une solution. Ce qui est plus inquiétant est leur participation en tant que belligérantes, qui les prive d’un éventuel statut de médiateur.

Y a-t-il selon vous des raisons domestiques à cette parole ? On voit le pouvoir français très enclin à insister sur la menace terroriste, voire à participer à un climat anxiogène.

Les questions de politique étrangère, surtout lorsqu’elles sont entourées de confusion comme la crise syrienne, ont peu d’écho auprès de l’opinion publique. Continuer de parler de la crise syrienne implique donc de partir de ses implications sur la scène interne.

Cela fut très clair lorsque le président François Hollande annonçait, il y a quelques semaines, des vols de reconnaissance puis des frappes en Syrie. Il a fondé cette décision sur trois événements qui ont marqué l’opinion : le corps du petit Aylan sur la plage turque, l’attaque dans le Thalys et les destructions du site de Palmyre. L’intervention française apparaît dès lors comme la réponse à une triple préoccupation : les réfugiés, le terrorisme et la destruction du patrimoine de l’humanité.
Il ne s’agit pas, je crois, d’exacerber une menace terroriste, réelle, mais d’inscrire la crise syrienne dans un récit audible pour l’opinion publique.

L’entrée de la Russie dans la guerre en Syrie marginalise-t-elle davantage la France ?

L’ingérence militaire russe sur le sol syrien met en évidence la différence de détermination entre les alliés du régime et ceux de ses opposants. Martelant la nécessité de laisser les Syriens décider de leur sort et condamnant toute ingérence, ils se livrent eux-mêmes à une ingérence inédite.

Moscou impose sur le terrain sa lecture des événements, à savoir soutenir les régimes en place, fussent-ils affaiblis ou illégitimes. Cela pose la question de la réaction occidentale. L’offensive russe a lieu dans le contexte d’une absence de leadership occidental sur la crise syrienne. Et si les Russes doivent négocier avec le camp occidental, ce sera avec les Américains, avec lesquels ils souhaitent obtenir une gestion des grandes crises à parité.

Cela dilue mécaniquement le poids de la politique française. La France vient seulement d’effectuer une deuxième série de frappes en Syrie. Elle n’a pas les moyens de s’opposer à l’engagement militaire russe.

De plus, en ciblant les rebelles modérés et en épargnant largement ledit État islamique, les Russes renforcent à la fois Bachar al-Assad et Daech. D’une part, ils permettent la progression des forces du régime mises en difficulté. D’autre part, l’humiliation imposée par cette nouvelle campagne et le sentiment d’une ingérence étrangère favoriseront la production de nouveaux djihadistes et l’arrivée de nouveaux mercenaires dans les rangs de Daech.

Ce faisant, Moscou impose à la réalité syrienne de se conformer au choix binaire « Assad ou Daech ». Or l’argumentaire français repose précisément sur la dénonciation de cette équation dangereuse et simplificatrice.

À l’Assemblée générale des Nations unies, Ban Ki-moon a cité cinq pays cruciaux pour la résolution du conflit syrien… la France n’en fait pas partie. Pourquoi ?

La déclaration de Ban Ki-moon, selon laquelle la Russie, les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie détiennent la clé de la solution est révélatrice de l’influence perdue de la France sur ces questions. Paris a maintenu un discours interprétatif de la crise syrienne, celui de la responsabilité du régime syrien dès les premières manifestations. Après avoir cherché à favoriser l’émergence d’une alternative politique, la France est rapidement apparue comme partiale et/ou excessive et ses analyses ont parfois été considérées avec suspicion. Paradoxalement, cela s’est fait au profit des positions russes et iraniennes, deux pays tous deux directement engagés sur le terrain.

François Hollande avec Khaled Khodja le président de la Coalition nationale syrienne, le 5 mars 2015 © Reuters François Hollande avec Khaled Khodja le président de la Coalition nationale syrienne, le 5 mars 2015 © Reuters

Pourtant, au début de la révolution syrienne, la France était relativement en pointe, forte de ses nombreux contacts en Syrie et de son soutien très précoce à l’opposition. Mais, en 2013, le refus britannique puis américain de bombarder le régime de Damas a fragilisé fortement François Hollande. Depuis, c’est comme si la France ressassait cette déception et faisait du surplace. Partagez-vous cette analyse ?

La rupture de l’été 2013 suite aux attaques chimiques, par laquelle la France est écartée par un arrangement russo-américain, est fondamentale. Elle signifie au régime que les acteurs les plus déterminés à prendre acte du franchissement de la « ligne rouge » sont écartés de la solution. Le signal envoyé est catastrophique.

Dès lors, la communauté internationale se prive d’une expertise réelle. Il n’y a pas lieu ici de rappeler les liens historiques entre la France et la Syrie. Il suffit de mentionner que la France a eu à traiter de sujets graves avec Damas, dans les années 1980 (attentat de la rue des Rosiers, enlèvements, assassinat de l’ambassadeur Delamare à Beyrouth) puis en 2004-2005 (assassinat de Rafic Hariri). Nombreux sont les diplomates français qui ont une connaissance profonde du régime et de son fonctionnement. Par cette expérience passée, ils ont aussi une conscience des limites de la négociation.

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