Maroc: chape de plomb sur le Rif

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Impossible pour Mediapart, comme pour plusieurs confrères avant nous, de revenir dans la ville d’Al Hoceïma dans le Rif marocain, théâtre depuis octobre 2016 d’un hirak, mouvement populaire, d’une ampleur inédite en 18 ans de règne de Mohammed VI. Reportage sous étroite surveillance policière à Casablanca, où se déroule le procès d’une cinquantaine de militants. 

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Casablanca (Maroc), envoyée spéciale. - C’était fin février, dans une station routière de Meknès au Maroc, aux alentours de 11 heures, l’épilogue d’un reportage impossible au royaume chérifien. Un visage incrédule demandait si j’étais « une criminelle », après qu'une douzaine d'hommes en civil m’ont sortie du bus en direction d'Al Hoceïma et intimée de les suivre dans un petit bureau vitré près de l’entrée où étaient stationnés plusieurs véhicules de la Sûreté nationale. La moitié esquissaient un sourire, répétaient : « On va s’arranger à l’amiable, sportivement », proposaient un café, de l’eau ; les autres ne rigolaient absolument pas, parlaient à des téléphones qu’ils tendaient ensuite au « Chef », comme certains appelaient cet homme en costume qui menait l’opération. Il avait, ou prenait, l’air embêté, me demandait dans un français impeccable de faire demi-tour vers Rabat ou Casablanca, « en bus ou en train, choisissez, on paiera le billet ». Et il martelait : « Le Maroc est un État de droit, de démocratie, respectueux de la liberté de la presse. Un changement positif, vu nulle part ailleurs, est en train de se produire. Mais on ne peut pas vous laisser aller à Al Hoceïma. C’est pour votre sécurité, pas contre la liberté de la presse. »
J'avais pris l'autocar trois heures plus tôt à Rabat, sous une oppressante surveillance policière car, depuis bientôt une semaine que j'avais inscrit « journaliste » comme profession et coché la case « travail » pour « motif principal du voyage » sur la fiche à l'aéroport (ainsi que détaillé mes sujets), j'étais 
la cible d’une filature outrancière 24 h/24. « Jusqu’à six policiers ! » devant l’un des immeubles où je logeais une nuit à Casablanca, comme se plaindra le gardien en levant les yeux au ciel. En moyenne, trois agents sur le dos, à pied, en scooter, en Kangoo, en 4X4, selon que je marche ou roule. « C’est lourd, intimidant pour toi, pour tes sources, mais c’est devenu tellement banal au Maroc, 133e au classement mondial de Reporters sans frontières, me dira plus tard un confrère consterné, Ali Amar, cofondateur du Desk, l’un des derniers journaux indépendants marocains. Le régime traite désormais les journalistes qui vont dans le Rif comme ceux qui s’intéressent au Sahara occidental. Pour lui, la page du hirak est tournée. Ce sujet ne doit pas survivre dans la presse. Il faut le recouvrir d’une chape de plomb. Quelques journalistes passent entre les gouttes. Des Marocains surtout. Mais on ignore les critères. C’est une zone grise. »