La Corée du Sud organise des élections particulières

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Quelque 44 millions d’électeurs sud-coréens sont appelés à élire mercredi leurs 300 députés, en pleine épidémie de Covid-19. Comment garantir le processus démocratique et le droit de vote sans mettre en danger les électeurs ? 

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Séoul (Corée du Sud), de notre correspondant.– Séoul, bureau de vote du quartier de Mangwon. À l’extérieur, une longue file d’électeurs, portant tous le masque obligatoire, patiente en silence pendant qu’une fonctionnaire, gants blancs et lunettes noires, mesure la température de chacun avec un thermomètre sans contact. Les non-fiévreux sont autorisés à entrer. Plus de 37,5 °Celsius ? L’électeur votera à part – dans une salle ventilée et désinfectée à chaque passage – et sera ensuite invité à se faire dépister.

À l’intérieur du bureau, distribution de gel hydroalcoolique et de gants jetables en plastique. Les votants n’enlèvent leur masque que trois secondes, pour que les assesseurs puissent vérifier leur identité. Des fonctionnaires font respecter les distances de sécurité, un mètre entre chacun. Dehors, un homme âgé, sans masque, est refoulé. Il s’emporte contre un jeune assesseur qui attend stoïquement que l’orage passe. Seul incident dans un vote remarquablement calme et organisé.

La scène a eu lieu vendredi, lors du scrutin anticipé organisé pendant deux jours afin de soulager les bureaux de vote le mercredi 15, jour principal des élections. Elle se répétera demain mercredi 15 avril, dans les 14 000 bureaux à travers le pays. 44 millions d’électeurs sont invités à voter. Un défi monumental, alors que le pays continue de lutter contre le Covid-19 – la Corée n’a jamais confiné, mais ses écoles sont fermées depuis mars.

Bureau de vote à Séoul. © FO Bureau de vote à Séoul. © FO

« Je n’ai pas du tout peur d’aller voter. Tout le monde portera un masque et mettra des gants, alors ça ira », assure Yoon Soo-jeong, femme au foyer de 49 ans. Une certitude qui n’est pas partagée par tous : « Je redoute d’aller au bureau de vote où il y aura beaucoup de monde. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement nous demande d’éviter les endroits bondés… mais nous encourage à aller voter dans des lieux qui seront tout aussi bondés ! », remarque Lee Min-ji, 22 ans, étudiante. « Est-ce qu’après les élections les autorités devront nous confiner, comme dans les autres pays ? Cela m’inquiète beaucoup. En tout cas, je vais voter. Et après je me mettrai en quarantaine », affirme Park Ji-hye, 24 ans, étudiante.

11,7 millions (26,69 % des électeurs) se sont déjà rendus aux urnes lors des deux jours de scrutin anticipé, un record. Le gouvernement a diffusé une vidéo expliquant les consignes de sécurité. Les patients asymptomatiques placés en quarantaine à domicile seront autorisés à voter à part, entre 18 et 19 heures, après la fermeture. Des bureaux de vote spécialement dédiés aux malades du Covid-19 ont aussi été installés. 

Près de la moitié des 172 000 Coréens de l’étranger ayant le droit de voter n’ont cependant pas pu le faire : vivant dans des pays confinés, ils n’ont pas pu se rendre dans leur consulat pour jeter leur bulletin dans l’urne. « Le faible taux de participation des Coréens de l’étranger a atteint un niveau record et de nombreux expatriés se sont vu voler leur vote », proteste le quotidien conservateur Chosun Ilbo. 

La campagne électorale a aussi été affectée. Meetings annulés, interdiction de serrer des mains, disparition des supportrices sexagénaires qui dansent aux carrefours… l’obligation de distanciation sociale (pas toujours respectée) faite aux candidats les pousse à se montrer créatifs. Certains se tournent vers YouTube. D’autres s’affichent en train de désinfecter le métro. Ou se prennent en photo le visage peint en rose, affublés d’une perruque de la même couleur (la couleur choisie par les conservateurs cette année). Le célèbre transfuge nord-coréen Thae Young-ho, candidat conservateur à Gangnam, s’est, lui, mis au rap, en sweat à capuche (rose). Distribuer des masques pendant la campagne est interdit, a rappelé la commission électorale. Remplacer les poignées de main par des « fist bumps » n’est pas une bonne idée, a renchéri la cheffe du centre de prévention des maladies.

※입덕주의※ 태구민(태영호)이 랩을한다 홍홍홍 [beat by.Prod. Pr!d3] © 태영호TV

L’élection est vue comme un référendum sur la politique du gouvernement de centre-gauche face au Covid-19. Le parti au pouvoir, le Parti démocrate (DP), se présente comme celui qui a su protéger le pays face à l’épidémie. Les chiffres (une trentaine de nouveaux cas par jour, 217 morts au total, 10 537 contaminations lundi) sont en effet impressionnants, comparés aux situations européenne et américaine. Le président Moon Jae-in, en difficulté avant la crise (économie en berne, tensions avec la Corée du Nord, scandales de corruption frappant son entourage), est désormais appelé par des chefs d’État étrangers pour expliquer sa stratégie et a vu sa cote de popularité remonter en flèche (54,4 %).

Le principal parti d’opposition, le conservateur Parti du futur uni (UFP), fait campagne en critiquant la politique économique du gouvernement et accuse celui-ci de ne pas protéger assez les petites entreprises. « Moon Jae-in n’a rien fait face au Covid ! Ce sont les médecins qui ont sauvé tout le monde », lance Mme Kim, retraitée de 71 ans, qui votera conservateur. Les sondages prédisent une victoire de la majorité, ce qui permettrait à Moon Jae-in, élu en mai 2017, de finir son mandat unique de cinq ans sans trop de heurts.

Organiser ces élections en pleine épidémie est-il risqué ? « Je pense que maintenir le scrutin est la bonne décision. Voter est un droit sacré », affirme Kim Woo-joo, spécialiste des maladies infectieuses à l’hôpital Guro de l’université de Corée, qui pointe le faible nombre de contaminations quotidiennes. « Cela dit, nous devons toujours rester prudent et prendre toutes les précautions nécessaires. Je redoute surtout que certains candidats ne respectent pas les règles de distanciation sociale. »

La Corée du Sud est en train de faire la preuve que sa stratégie de dépistages massifs et de traçage systématique des personnes contaminées permet de dompter l’épidémie, tout en limitant au maximum les atteintes à la vie privée. Elle n’a pas eu recours aux méthodes autoritaires de la Chine voisine. Ses hôpitaux ne sont pas débordés. La vie continue, sans confinement. 

Ces élections organisées malgré la pandémie sont – fait inhabituel pour un scrutin législatif coréen – observées par de très nombreux pays : en cas d’absence de hausse des contaminations dans les prochaines semaines, les méthodes adoptées en Corée du Sud pourraient une fois de plus servir de modèle ailleurs. Par exemple aux États-Unis, qui doivent élire leur prochain président en novembre.

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