Les confessions du «stagiaire» d’Al-Qaïda

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Auteur d’un attentat en 2011 contre l’ambassade de France au Mali, un terroriste tunisien a raconté dans une audition fleuve comment il avait rejoint les rangs d’AQMI, sa vie quotidienne et ses combats au Sahara. Il a révélé comment est mort l’otage français Michel Germaneau. Des aveux pleins d’enseignements, alors que la filiale maghrébine d’Al-Qaïda est en train de se renforcer.

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Il a quitté son hôtel aux environs de 11 heures. Un grand escogriffe à la tignasse noire et bouclée, le visage imberbe et la peau brûlée par le soleil du désert. Il porte un tee-shirt rayé gris et blanc et un blue-jeans. Dans son sac à dos, une bouteille d’essence et une bonbonne de gaz. Scotchée sur ladite bonbonne, une grenade. Un fil émergeant du sac à dos doit lui permettre de la dégoupiller au moment opportun. Dans sa main, un sac plastique contenant un pistolet automatique de calibre 9 mm et une seconde grenade.

Lorsqu’il se présente devant l’ambassade de France, il y a trop de monde à son goût. Alors il s’en va déambuler dans le centre-ville de Bamako. On est dans la capitale du Mali, on est le mercredi 5 janvier 2011 et, au bout de quatre heures, l’homme au tee-shirt rayé et à la bonbonne de gaz revient sur ses pas. Toujours la foule. Il s’installe dans un jardin à proximité de l’ambassade en attendant que les environs se désemplissent. Peut-être aussi hésite-t-il à mourir.

Béchir Sinoun photographié par des policiers dans les heures suivant son attentat raté. © DR Béchir Sinoun photographié par des policiers dans les heures suivant son attentat raté. © DR

Il est maintenant 17 heures 55, l’individu a fini de patienter. Il emprunte la chaussée qui longe le mur du bâtiment et fait feu sur un vigile qui, blessé à la jambe, se réfugie dans sa guérite. L’inconnu mitraille la vitre blindée, puis jette la grenade qu’il avait à la main en direction de l’entrée de l’ambassade. L’exécution du geste a été trop lente, le gardien a eu le temps de refermer les portes coulissantes. Le souffle de l’explosion ne sonne que le terroriste mais résonne jusque dans l’ambassade. De bureau en bureau, le bruit se répand : « On est attaqués ! »

À l’extérieur, l’inconnu tire sur le fil relié à la grenade scotchée à la bonbonne de gaz. Rien ne se passe. Rien ne se passe comme prévu. « Son regard était fiévreux. J’ai cru y déceler un mélange de peur et de colère. Il se voyait échouer », interprète un témoin de la scène retrouvé par Mediapart.

L’individu persiste, pose son sac à dos contre les portes blindées de l’entrée véhicules de l’ambassade. Il asperge d’essence son bagage et y met le feu à l’aide d’une allumette. Le sac brûle, le gaz se consume mais la bonbonne n’explose pas. Il tire sur les gardiens à l’abri dans la guérite et sur la façade de la représentation diplomatique. Un feu nourri. Trente-cinq impacts seront relevés sur les murs de l’ambassade.

Des riverains rendus furieux par son acte le houspillent, s’approchent de trop près. Il leur tire dessus. Un vendeur de cigarettes de contrebande est touché. Il décédera des suites de ses blessures. Au bout de quelques longues minutes, l’arme s’enraye ou ses munitions s’épuisent, on ne sait pas trop bien.

Le capitaine Laurent Guillaume, à l’époque officier de liaison en poste à l’ambassade et aujourd’hui auteur de romans policiers, grimpe sur un transformateur, ajuste son pistolet-mitrailleur Beretta 12SD et met en joue l’assaillant. « J’aurais pu le fumer », se souvient l’ex-flic. Mais son supérieur hiérarchique d’alors lui intime l’ordre de ne pas tirer. L’assaillant se trouve de l’autre côté du mur, en plein territoire malien. Et puis Christophe Briez, le gradé en question, veut savoir les raisons de cette attaque.

Les riverains n’ont pas ses considérations. Ils jettent à terre celui qui vient de faire feu et le passent à tabac. Le commissaire divisionnaire Briez se précipite dans la rue et parvient à l’arracher à la foule. Il juche le terroriste sur un camion de la police malienne en train d’arriver sur les lieux.

Par son mode opératoire, cet attentat rappelle celui perpétré un an et demi plus tôt, le 8 août 2009, devant les locaux de l’ambassade de France. Sauf que l’explosif avait fonctionné, entraînant la mort du kamikaze. À l’époque, l’attentat-suicide avait été revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

Le 8 juin 2011, le terroriste au tee-shirt rayé gris et blanc, un Tunisien de 25 ans dénommé Béchir Sinoun, est extrait de la prison centrale de Bamako pour être déféré devant le commissaire principal Jospeh Doumbia. Le patron de la brigade d’investigations judiciaires malienne a des questions à lui poser dans le cadre d’une demande d’entraide judiciaire émanant de la France, qui a dépêché pour l’occasion un magistrat du parquet antiterroriste de Paris et deux officiers de la Direction centrale du renseignement intérieur (la DCRI, pas encore renommée DGSI).

La cinquantaine passée, le visage carré surmonté de cheveux crépus, « Jo » Doumbia est une institution de la police malienne, un des rares gradés de confession chrétienne dans ce pays musulman et un référent bien intentionné vis-à-vis des autorités françaises. Durant douze heures, Jo cuisine Béchir, sous la dictée des officiers de la DCRI, qui consignent les réponses du terroriste s’exprimant en français. Le tout constituera un procès-verbal de 14 pages, considéré comme essentiel par la police et la justice : ce document contient la résolution de plusieurs attentats.

Six ans plus tard, l’organisation à laquelle Béchir Sinoun a avoué appartenir, Al-Qaïda au Maghreb islamique, affaiblie par l’échec de son projet d’administration des territoires au Nord-Mali et l’intervention militaire française, revient à ses origines et à ce qu’elle sait faire le mieux, semer la terreur dans une logique de déstabilisation. Un temps tombés dans les oubliettes de la préhistoire du terrorisme islamique, ses commandos se sont rappelés à notre mémoire en frappant des hôtels, cafés, restaurants et plages fréquentés par des Occidentaux le 20 novembre 2015 à Bamako (22 morts), le 15 janvier 2016 à Ouagadougou, au Burkina Faso (30 morts), le 13 mars 2016 à Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire (18 morts), ainsi qu’un site militaire le 18 janvier 2017 à Gao, au Mali (77 morts).

Dans une chronique publiée dans le Wall Street Journal, un ancien analyste du FBI estime qu’AQMI a commis plus de 250 attaques pour la seule année 2016. Un activisme pris très au sérieux par les autorités africaines comme françaises. Pour le seul week-end des 29 et 30 avril 2017, l’armée française a annoncé avoir tué « plus d’une vingtaine de terroristes » qui se cachaient dans une forêt située près de la frontière entre le Mali et le Burkina Faso, tandis que deux djihadistes d’AQMI trouvaient la mort lors d’un assaut lancé par les forces de l’ordre tunisiennes.

Publiée début janvier, une étude de l’Institut français des relations internationales (Ifri) souligne qu’AQMI est en pole position pour tirer profit du chaos syro-irakien. « Une défaite militaire de l’État islamique face à la coalition internationale [...] entraînerait inévitablement une dispersion de milliers de combattants, dont un grand nombre de Maghrébins, qui pourraient alors être tentés de poursuivre le djihad sous le drapeau d’Al-Qaïda et de sa branche maghrébine. »

Dans cette perspective, la confession fleuve de Béchir Sinoun offre un éclairage unique sur le mode de fonctionnement de ces terroristes du désert qui, au début de la décennie, étaient devenus la principale obsession des services de renseignement français et qui, comme le révélait Mediapart l’an dernier, sont sur le point de le redevenir. Auditionné par la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 14 février 2017, Patrick Calvar, le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), vient de rappeler qu’« AQMI affirme toujours que la France reste l’ennemi numéro un » et que si « pour l’instant, leurs cibles sont locales, ils n’ont pas perdu l’espoir d’exporter la violence ».

Djihadistes d'AQMI dans une vidéo de propagande. © DR Djihadistes d'AQMI dans une vidéo de propagande. © DR

Cité plus ou moins touristique du Sud-Est tunisien, à quelques encablures de la frontière libyenne, Tataouine est surtout célèbre pour avoir inspiré le nom de la planète des sables « Tatooine » dans Star Wars et pour avoir accueilli le premier épisode de la saga. En réalité, les scènes ont été tournées à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, mais la légende persiste. Dix ans après le tournage, le 5 décembre 1986, Béchir Sinoun naît à Tataouine. Il grandit au milieu de huit frères et sœurs avant de quitter le domicile parental, son baccalauréat en poche. Béchir a 20 ans et il débarque à Gabès, une ville universitaire sur la côte méditerranéenne. Il loge dans un foyer pour étudiants et suit des cours de génie mécanique. Mais il passe plus de temps à télécharger des conférences sur le Coran que sur l’ingénierie. Il fréquente des sites djihadistes, regarde leurs films de propagande. Et, au bout de deux ans, il est signalé comme islamiste radical. « La police tunisienne […] voyait ma pratique de la religion comme dangereuse », confiera-t-il à Jo Doumbia.

Béchir Sinoun éprouve alors le désir de prendre la poudre d’escampette. Il se rend en Mauritanie, où il fréquente quatre madrasas, des écoles coraniques. Dans la première, très classique, ayant ses locaux dans la mosquée dite « saoudienne » de Nouakchott, il ne reste qu’une semaine. Un étudiant l’oriente vers une seconde, beaucoup plus confidentielle, à 80 kilomètres de la capitale. Il y côtoie notamment un Français converti qui arbore une barbe blonde. À la fin de l’année 2009, un homme aborde Béchir alors qu’il est en train de regarder depuis la mosquée des films djihadistes téléchargés sur son téléphone portable. Ils sympathisent. Béchir lui fait part de son désir de partir combattre en Irak. Son interlocuteur lui répond qu’il ignore comment se rendre là-bas. En revanche, il connaît quelqu’un qui pourrait l’aider à rejoindre le Mali.

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S’intéresser à un djihadiste qui a manqué son attentat il y a six ans peut sembler dérisoire ou en tout cas déconnecté du règne de l’actualité immédiate. Au contraire, la petite histoire de Béchir Sinoun éclaire, nous semble-t-il, la « grande » histoire du djihad. Les motivations, les errances, les élans du terroriste maladroit d’une ambassade à Bamako en 2011 ne diffèrent guère de ceux des kamikazes sanguinaires du Bataclan en 2015. Béchir Sinoun n’est-il pas animé à l’origine de sa vocation d’un désir d’Irak ? C’est un concours de circonstances qui l’oriente vers le Mali. Et désormais que les routes de la Syrie se ferment, celles du Sahara se révèlent de nouveau riches de promesse pour ceux qui aspirent à guerroyer au grand air.

La confession de Sinoun nous raconte de l’intérieur comment quelques bédouins dans l’immensité du désert sont suffisamment disciplinés pour, avec des moyens rudimentaires mais un engagement féroce, déstabiliser un continent. Une efficacité doublée d’une obsession de la France qui risque de se rappeler à notre mauvais souvenir dans les mois, les années qui viennent.

J’ai récupéré le procès-verbal d’audition de celui dont j’ignorais jusque-là l’existence dans la liasse de documents que nous avaient confiée nos confrères d’« Envoyé Spécial », dans le cadre d’une collaboration entre le magazine télévisuel d’enquête et Mediapart à propos d’un dossier consacré aux otages d’Arlit (lire ici, ici et ). Je l’ai dévoré et bien qu’il ne révèle pas grand-chose de l’affaire même d’Arlit, le personnage méritait qu’on lui consacre un article un jour.

Il ne s’agissait pas de se contenter de mettre en forme l’audition de Sinoun, riche de 14 pages dodues. À défaut de parvenir à le retrouver, j’ai durant trois mois rencontré ou contacté une douzaine d’interlocuteurs – policiers africains comme français, agents secrets d’hier ou d’aujourd’hui, magistrats et journalistes – ayant croisé la route du terroriste, de ses complices, ou encore ayant arpenté certains des lieux qu’il a fréquentés. Leurs témoignages m’ont permis de confronter les déclarations de Béchir Sinoun et de reconstituer son parcours. Qu’ils en soient tous remerciés.