Tunisie: la question de l’égalité hommes-femmes crispe la société

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Dans un discours prononcé lundi 13 août, le président tunisien a proposé d’« inverser la tendance » en matière d’héritage, en défense de l’égalité hommes-femmes. Mais son initiative n’est, à ce stade, qu’un compromis entre les deux camps, avant la bataille parlementaire de l’automne. Dans une société toujours conservatrice, les divisions restent vives.

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Tunis (Tunisie), de notre correspondante.– Deux manifestations, et autant de facettes de la Tunisie. Samedi 11 août, c’est sur la place du Bardo, en face de l’Assemblée, que plusieurs milliers de personnes ont manifesté. Récitant versets et prières sous le soleil brûlant, un coran à la main, ces Tunisiens étaient là pour manifester « contre la Colibe », comme certains l’ont dit.

La Colibe, la Commission des libertés et égalités, a été créée et mandatée en 2017 par le président de la République tunisien. Ce dernier avait fait part de son désir de voir mise en œuvre l’égalité dans l’héritage et d’accélérer les réformes au niveau des libertés. Constituée de neuf membres, islamologues, juristes, intellectuels, la commission a planché pendant près de trois mois pour faire un état des lieux des libertés et de l’égalité. Son travail a débouché sur un rapport et des recommandations, publié le 12 juin 2018.

Samedi, pendant la manifestation, beaucoup n’avaient pas lu les 235 pages de ce rapport. Une femme demande à une autre si « Bochra Belhaj Hmida [la présidente de la commission – ndlr] va supprimer l’appel à la prière », d’autres chuchotent qu'« elle veut supprimer la circoncision ». Certains sont venus en bus de leur région pour protester contre ce rapport, qui « touche à l’identité religieuse de notre pays. Nous ne sommes pas occidentaux, nous sommes musulmans », déclare Samira.

La manifestation était organisée officiellement par la Coordination nationale de la sauvegarde du Coran, fondée en mars 2018 d’après sa page Facebook et dont la mission est de « préserver les valeurs coraniques » mais aussi de respecter « la référence à l’islam dans la Constitution qui ne contredit pas le fait que la Tunisie soit un État civil ». Samedi, cependant, certains appelaient même à l’application de la charia et beaucoup déclaraient sans détour que « tous les Tunisiens sont musulmans ».

Un millier de personnes ont manifesté lundi 13 août à Tunis, en défense des droits des femmes. © Reuters Un millier de personnes ont manifesté lundi 13 août à Tunis, en défense des droits des femmes. © Reuters

« Il y a eu un vrai problème de pédagogie aussi bien de la part des politiciens que de la société civile sur la compréhension de la Constitution comme de ce rapport, chacun a sa propre interprétation », déclare Yamina Thabet, présidente de l’Association tunisienne de soutien aux minorités, en marge d’une seconde manifestation qui a eu lieu lundi 13 août dans la soirée sur l’avenue Habib-Bourguiba, à Tunis.

Dans les principes généraux de la Constitution votée en 2014, il est écrit que « la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’islam est sa religion » et dans l’article 2 que « la Tunisie est un État civil, fondé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit ». Aujourd’hui, certains estiment que l’article 1er doit être entendu littéralement comme le fait que la Tunisie est musulmane et donc que les lois ne doivent pas toucher à cette identité religieuse.

Lors de la seconde manifestation, celle du lundi 13 août, il s’agissait de célébrer comme chaque année la promulgation du code du statut personnel en 1956, un arsenal juridique jugé précurseur dans le monde arabe et qui, parmi plusieurs réformes, donne le droit de divorce aux femmes et abolit la polygamie. Mais sur le millier de personnes présentes, beaucoup étaient aussi là en réaction à la manifestation de samedi.

Drapeaux rouges portés en robe, en T-shirt ou en cape, plusieurs femmes brandissent des pancartes comme « Entre ma sœur et moi kif kif », en référence à l’égalité dans l’héritage. Les haut-parleurs mugissent « Égalité, libertés contre le conservatisme », tandis que des hommes se joignent à la masse de femmes en train de manifester. Sur une pancarte, on peut lire en arabe : « Ni fatwa, ni référendum en ce qui concerne les droits de la femme. » Conformément aux préceptes islamiques, une Tunisienne touche aujourd'hui la moitié de la part prévue pour un héritier masculin, à rang successoral équivalent.

La présidente de la Colibe, Bochra Belhaj Hmida, sur qui se cristallisent toutes les polémiques autour du rapport, a évacué la question d’un référendum sur l’égalité dans l’héritage, car beaucoup de progressistes savent que le combat serait perdu. « Le problème, c’est que le rapport de la Colibe n’est là que pour donner une interprétation de la Constitution tunisienne et donner lieu à des projets de loi qui vont dans le sens de l’application de la Constitution. Il n’est pas là pour toucher à la religion et peu de gens l’ont compris », ajoute Yamina Thabet.

Les membres de la Colibe se sont exprimés maintes fois dans les médias pour insister sur ce point. Mais les propositions du rapport, comme la décriminalisation de l’homosexualité, la possibilité pour un enfant tunisien de choisir de porter le nom de sa mère ou de son père, l’abolition de la peine de mort continuent de faire polémique.

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