Des intellectuels italiens renvoient leurs décorations après la Légion d’honneur à Sissi

Le journaliste Corrado Augias, à Rome, a restitué lundi son insigne. Plusieurs intellectuels italiens ont fait de même pour dénoncer la décoration par Macron du dictateur égyptien.

François Bougon et Cécile Dony

14 décembre 2020 à 18h56

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La réception à la fois en grande pompe et en catimini du dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi en France ne passe pas en Italie.

Au moment où le président Emmanuel Macron lui remettait la Légion d’honneur (lire ici le papier de Rachida El Azzouzi et Ariane Lavrilleux), le parquet de Rome annonçait souhaiter le renvoi en justice de quatre officiers des services de sécurité égyptiens, dont un général, après la clôture de l’enquête sur le meurtre de l’étudiant italien Giulio Regeni en Égypte en 2016. Cet homicide a suscité une grande émotion en Italie, le jeune homme ayant été horriblement torturé avant de mourir.

La grand’croix de la Légion d’honneur remise par Macron à Sissi a choqué plusieurs personnalités proches de la France, qui ont décidé de restituer leur Légion d’honneur ou autre décoration, jugeant indigne de se trouver en si mauvaise compagnie.

L'écrivain Corrado Augias sortant de l'ambassade de France à Rome. © Riccardo de Luca/ANADOLU/AFP

Lundi, le journaliste et écrivain de renom Corrado Augias s’est même rendu directement à l’ambassade de France, le palais Farnese à Rome, pour remettre sa médaille. En sortant de chez lui, il l’a montrée à des journalistes de La Repubblica, reposant dans un écrin rouge. Puis une dernière fois devant le groupe de reporters l’attendant devant le palais Farnese.

« C’est une très haute reconnaissance de la valeur militaire, c’est pourquoi il y a le ruban rouge, qui rappelle le sang, explique-t-il. Mais c’est aussi une reconnaissance des mérites sociaux et civils. » Son « geste amer était inévitable », a-t-il expliqué. « Je le dédie à la mémoire de Giulio Regeni, le jeune universitaire torturé et tué en Égypte, dont les détails ont été rendus publics par le parquet de Rome au moment même où le président al-Sissi recevait cette même Légion d’honneur de Macron. Mais je le dédie aussi à la France, patrie de ma famille et des Lumières qui ont éclairé, certes, le monde, mais qui doivent être ravivées de temps en temps. »

Corrado Augias avait annoncé la couleur dans deux lettres publiées dimanche par La Repubblica, l’une au directeur du journal, où il jugeait que « le président Macron n’aurait pas dû décorer de la Légion d’honneur un chef d’État qui s’est rendu ouvertement complice d’odieux criminels ». « Je le dis pour la mémoire du malheureux Giulio Regeni, mais aussi pour la France, pour l’importance qu’une telle reconnaissance représente encore deux siècles après avoir été instaurée. Lorsque le premier consul Napoléon Bonaparte l’a instituée, il ne voulait pas ressusciter un ordre chevaleresque mais certifier la reconnaissance du mérite, militaire ou social. Cette distinction est importante dans le cas qui nous intéresse ici. Où et quels sont les mérites du président al-Sissi ? », a-t-il ajouté, soulignant « que le président Macron, cette fois, a fait une chose injuste ».

L’autre missive, reproduite par le quotidien, était destinée à l’ambassadeur français, Christian Masset. Il y explique rendre « cet insigne avec douleur ». « J’étais fier d’exhiber le ruban rouge à la boutonnière de ma veste. Mais aujourd’hui je ne veux pas partager cet honneur avec un chef d’État qui s’est fait ouvertement complice de criminels. L’assassinat de Giulio Regeni représente pour nous, Italiens, une blessure sanglante et une insulte. J’avais attendu du président Macron un geste de compréhension, sinon de la fraternité, aussi au nom de l’Europe que nous essayons laborieusement de construire ensemble. »  

Dans un tweet, Christian Masset a répondu que « la France est à la pointe des droits de l’homme et ne transige pas ». « D’autres cas ont été discutés lors de la visite du président al-Sissi à Paris, de la manière la plus appropriée pour une efficacité maximale. » Toujours cette diplomatie du silence censée servir la cause des libertés mais qui illustre surtout le cynisme de ceux qui la professent.

Corrado Augias n’est pas le seul à avoir pris cette décision, comme le souligne un article de Fatto Quotidiano, partenaire éditorial de Mediapart. L’ancien maire de Bologne et ex-dirigeant syndical Sergio Cofferati, Giovanna Melandri, ministre de la culture entre 1998 et 2001, et la journaliste Luciana Castellina ont également décidé de rendre leurs décorations à la France.

« Je ne peux pas être en compagnie d’al-Sissi, a indiqué Sergio Cofferati pour expliquer sa décision. Le thème de ma Légion d’honneur était les droits universels, que je vois maintenant piétinés par le choix de Macron. » Il a également jugé que l’Europe devait « faire bloc face au gouvernement égyptien ». « Mais l’Italie doit également faire sa part en retirant son ambassadeur au Caire le plus rapidement possible. »

Luciana Castellina a renoncé, elle, à son titre d’officier des Arts et des Lettres. L’attribution de la Légion d’honneur à Sissi « constitue une douleur pour ceux qui, comme [elle] et de nombreux Italiens, se sentent si liés à la France ». « C’est une mauvaise page de l’histoire de ce pays. Un geste étonnant, j’ajouterai, que personne n’aurait attendu de la République française. »

Les parents de Giulio Regeni avaient de nouveau demandé la semaine dernière le rappel de l’ambassadeur d’Italie au Caire. « Nous demandons le rappel immédiat de l’ambassadeur pour consultations en Italie, que l’Égypte soit déclarée pays non sûr et que les ventes d’armes soient bloquées », a déclaré leur avocate Alessandra Ballerini.

Après la découverte du corps de l’étudiant, l’Italie avait rappelé temporairement son ambassadeur. Tout comme la France, l’Italie vend des armes à l’Égypte. En juin, le gouvernement italien avait donné son feu vert à la vente de deux frégates construites par le groupe italien Fincantieri pour un montant de 1,2 milliard d’euros. Le premier ministre Giuseppe Conte avait assuré à l’époque avoir « toujours mis Giulio Regeni au centre de [ses] requêtes et [qu’]il en sera[it] toujours ainsi ».

François Bougon et Cécile Dony

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