Les pires coups tordus des agents de joueurs

Par , , et Michel Henry

Ils sont au centre du jeu, de toutes les transactions. Ils font fortune, dictent la politique sportive des clubs, s’engraissent sur le dos de mineurs ou d'inconnus. Sans être jamais inquiétés.

L’agent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue. C’est en tout cas ce que s’imaginent les footballeurs. Mais les documents Football Leaks analysés par Mediapart mettent à mal le postulat. Agents secrets (ils ne figurent pas dans le contrat officiel), agents doubles (pour un club et pour le joueur), agents troubles, agents de paille, agents de façade, agents nocifs : on trouve de tout parmi ces intermédiaires.

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Car, oui, depuis 2015, on ne dit plus « agents ». On dit « intermédiaires ». La FIFA est intraitable sur le sujet – il faut bien placer son autorité quelque part. « Agent », ça devait trop ressembler à « argent ». Il ne manque qu’un « r » et la FIFA n’en manque pas, quand elle assure que la nouvelle réglementation, qui accompagne la nouvelle appellation, va permettre de moraliser le métier.

À présent, tout le monde peut être agent. Vous, nous, le beau-frère d’un joueur, ses copains d’enfance. « Avant, on était un, deux ou trois sur un transfert. Maintenant, on a l’impression qu’on peut être 25 ou 30, et tout le monde veut croquer », dit un intermédiaire français, qui estime que la situation a empiré. Rémunérations insensées, conflits d’intérêts, liens secrets avec les entraîneurs et les dirigeants : les pratiques que nous avons sélectionnées dévoilent un tableau bien sombre.

Cliquez les cases pour accéder aux deals des agents. © Mediapart

Bien sûr, tous les agents ne sont pas véreux. Mais il faut regarder les chiffres pour mesurer la place centrale qu’ils ont prise sur la planète football. La FIFA évalue à 368 millions de dollars les commissions versées en 2016 par les clubs européens aux « intermédiaires ». C'est 34,2 % de plus qu'en 2015. Depuis 2013, le total des commissions dépasse le milliard de dollars.

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Les grands joueurs sont rémunérés comme des artistes, pour leur talent, leur travail, et leur courte carrière, soumise aux aléas des blessures. Mais les agents ? Leur valeur ajoutée est-elle si forte pour justifier de tels revenus ?

Rapprocher des parties, faire converger des intérêts, négocier un bon salaire, trouver le club adéquat… Il n’est pas question de nier leur rôle et leurs compétences. Mais au-delà des montages offshore mis en place par les Mendes, Raiola, Zahavi et consorts que nous avons mis au jour, comment ne pas s’interroger sur les règles en vigueur quand le système permet de s’en affranchir si facilement ?

La FIFA laisse faire. Elle ne contrôle rien. Et en introduisant sa nouvelle réglementation, elle a choisi d’officialiser sa capitulation, alors que sa mission inclut la réglementation du sport. À présent, chaque fédération nationale est sommée de se débrouiller, produit ses propres règles. Ce qui n’a pas grand sens dans un univers où les transferts internationaux sont légion.

Le plafond de rémunération varie ainsi selon les pays. De même que les règles de double représentation. La pratique est considérée comme illégale en France, en Russie, au Paraguay ou au Japon, car elle pose un évident problème de conflit d’intérêts. C’est d’ailleurs ce que soutient aussi la FIFA dans l’article 19 de son règlement : comment un intermédiaire peut-il à la fois défendre un joueur, et le club qui va l’employer ? N’ont-ils pas par essence des intérêts distincts ?

L'ancien joueur et désormais agent Soren Lerby, avec sa femme et associée en affaires, Arlette. © DR L'ancien joueur et désormais agent Soren Lerby, avec sa femme et associée en affaires, Arlette. © DR
Les interdictions peuvent cependant être habilement contournées. L’ancien joueur Danois Soren Lerby et sa femme ont monté leur business d’intermédiaires. Il arrive que l’un défende les intérêts du joueur, et l’autre celui du club. In fine, l’argent arrive sur le même compte en banque.

Quant au plafond de rémunération, c’est peu dire qu’il est bafoué. En théorie, le montant total ne doit pas dépasser 3 % du revenu brut du joueur sur la durée du contrat. En pratique, les règles diffèrent, les commissions étant souvent calculées en pourcentage sur le montant des transferts, sur une échelle allant généralement de 7 à 15 %. Quand Hulk quitte le FC Porto pour le Zénith Saint-Pétersbourg en échange de 55 millions d’euros, l’agent Constantin Panagopoulos touche 13 millions d’euros après impôts en trois fois, soit 28 % de commission. 

L’agent anglais David Manasseh a fait mieux. Il y a trois ans et demi, le Gallois Gareth Bale a été transféré de Tottenham au Real Madrid pour 101 millions d’euros. Le montant était resté secret : il ne fallait pas vexer Ronaldo, qui n’avait coûté au club que 94 millions. L’agent, lui, a encaissé 16,37 millions d'euros, comme on peut le voir dans un document du 2 septembre 2013, qui ne fait même pas la taille d’un contrat de location de voiture.

Au vu de certaines situations, comment ne pas s’interroger sur le travail réellement effectué ? Eduardo Hernández Applebaum, l’agent du joueur mexicain Chicharito, a touché 1,5 million d’euros pour neuf coups de téléphone, deux mails et sept réunions. 

Pas plus prenant, mais bien plus intrigant : le métier d’agent de paille. Le Néerlandais Marco Termes a écrit en quelques années huit romans, trois recueils de poèmes et des centaines d’aphorismes. Le public n’étant pas au rendez-vous, il a choisi d’arrondir ses fins de mois en administrant des coquilles vides à Amsterdam (quelques signatures et voyages de-ci de-là), qui ont permis de blanchir l’argent de l’« Argentinian connection ».