Argentine: l’héritage impossible de Carlos Menem

Par camille audibert

À la tête du pays de 1989 à 1999, Carlos Menem, décédé dimanche, a incarné la décennie ultralibérale de l’Argentine. Presque plus personne ne revendique, à Buenos Aires, l’héritage de l’ancien chef d’État, assombri par la crise de 2001 et entaché par les scandales de corruption.

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Buenos Aires.– Proches, ex-fonctionnaires, responsables politiques et Argentins adeptes de son idéologie ont défilé au Sénat en ce début de semaine, pour se recueillir sur la dépouille de Carlos Menem, mort dimanche 14 février à l’âge de 90 ans à Buenos Aires. La veillée funèbre de l’ex-président (1989-1999) et sénateur de La Rioja, son fief du nord-ouest, était organisée à la chambre haute, dans le cadre de trois jours de deuil national, le protocole habituel après le décès d’anciens chefs d’État.

« C’est avec une profonde peine que j’ai appris la mort de Carlos Saúl Menem. Toujours élu en démocratie […]. Il a été persécuté et emprisonné sous la dictature [1976-1983 – ndlr]. Toute mon affection à Zulema, Zulemita et tous ceux qui le pleurent », a tweeté l’actuel président Alberto Fernández (centre-gauche), dans un registre rassembleur nommant spécifiquement l’ex-femme et la fille de Carlos Menem. Le chef d’État argentin a pris soin de ne pas s’inclure parmi ceux qui vont réellement regretter l’ancien dignitaire, pourtant issu de la même famille politique que la sienne, le péronisme. Un hommage a minima qui, comme la majorité des déclarations émises par la classe politique argentine, a trait à la personne plus qu’à sa politique, révélant un héritage encombrant, bien difficile à revendiquer à haute voix. 

Arrivé au pouvoir en 1989, dans un pays terrassé par l’hyperinflation et en proie à une grande instabilité sociale, Carlos Menem, auparavant gouverneur de La Rioja, incarne, dans un premier temps, la stabilité retrouvée. Ce diplômé en droit, fils d’immigrés syriens, longtemps paré d’épais favoris, avait lancé avant son élection : « Suivez-moi, je ne vais pas vous arnaquer » ; une de ses célèbres phrases qui, à la lumière de son bilan, a ensuite revêtu une sombre ironie.

Carlos Menem en septembre 2004 © Victor Rojas / AFP. Carlos Menem en septembre 2004 © Victor Rojas / AFP.
Très vite, la convertibilité peso-dollar, un pour un, est instaurée afin, entre autres, d’endiguer l’inflation. Il s’agit de la grande victoire de ses mandats, revendiquée par les Argentins venus lui dire adieu lors de la veillée funèbre au Sénat. Privatisations, déficit budgétaire zéro, ouverture commerciale : en rupture avec le concept d’État fort érigé par le péronisme, Carlos Menem applique dans son pays les préceptes ultralibéraux du consensus de Washington. C’est sur la continuité de cette formule économique qui semble fonctionner qu’il se fait réélire en 1995.

Mais la politique monétaire et l’ouverture commerciale rendent le pays davantage vulnérable aux chocs internationaux du tournant des années 1990. L’industrie nationale est rincée. Fortement endetté auprès du FMI, le pays plonge en récession en 1999. La pauvreté affecte plus d’un quart de la population et le taux de chômage s’élève à 14 %. Sur les réseaux sociaux dimanche, une avalanche de messages dépeignaient le tableau d’une Argentine rongée par les inégalités. « Le ménémisme ? C’est de voir mon père pleurer à la recherche d’un travail », fustige cette utilisatrice de Twitter. « C’est un père au chômage qui n’a pas tenu face à la frustration et l’a déversée sur sa famille, une mère qui a donné de la sueur de son front pour nous montrer le chemin », renchérit une autre Argentine. C’est aussi le terreau du marasme économique et social de 2001.

Les mandats des péronistes Nestor Kirchner (2003-2007) puis de son épouse Cristina Kirchner (2007-2015) se construisent en figure inversée du ménémisme. « En ce sens, celui qui a ensuite appliqué les mêmes politiques de dérégulation et d’ouverture commerciale, d’endettement et d’évasion monétaire que Carlos Menem est Mauricio Macri (2015-2019). De fait, c’est sous Macri que le FMI fait son retour en Argentine », relève Julia Strada, directrice de CEPA (centre de recherche d’économie politique argentine, marqué à gauche) et de Grupo Provincia (société de holding qui dépend de la banque publique Banco Provincia). « Mais ses politiques ont eu moins de résultats que celles de Menem parce qu’il n’a pas enrayé l’inflation. »

Le leader de l’alliance de centre-droit Cambiemos laisse d’ailleurs en 2019 un pays surendetté, en récession et gangrené par la pauvreté. « Mais l’héritage de Menem n’est pas ouvertement revendiqué », insiste Julia Strada. Ou du moins pas politiquement. Président de la banque publique Banco Nación pendant une partie du mandat de Mauricio Macri, Carlos Melconian saluait encore en début d’année « la stabilité » apportée par les politiques économiques de Carlos Menem, signe d’une certaine filiation idéologique entre Menem et l’alliance de centre-droit à laquelle appartient l’ex-président Mauricio Macri. Mais comment s’inscrire dans la lignée d’un homme associé au traumatisme collectif de 2001 ?

Il y en a bien un qui continue de porter l’idéologie ménémiste : son ex-ministre de l’économie et artisan de la convertibilité, Domingo Cavallo. « Je crois que la solution aux problèmes de l’Argentine est justement de reprendre le chemin tracé par Menem dans les années 1990. Aussi bien en politique étrangère qu’en matière de politique économique et surtout d’organisation de l’économie et de l’État », a-t-il déclaré dans une interview à Radio Mitre (fréquence de Buenos Aires, privée) le lendemain de la mort de l’ex-chef d’État.

Selon Domingo Cavallo, l’héritier en apparence naturel de Carlos Menem, Mauricio Macri, aurait d’ailleurs péché par tiédeur. L’économiste encore très écouté estime que son mandat présidentiel aurait échoué faute d’un choc réformiste franc. Contrairement à Carlos Menem, Mauricio Macri a, par exemple, dû renoncer à la réforme du code du travail, pourtant une promesse de début de mandat.

« La figure de Menem est devenue toxique. Seuls certains aspects ponctuels de sa politique économique sont revendiqués : la stabilité monétaire, le déficit budgétaire zéro, l’ouverture économique, l’absence de limite aux exportations dans le domaine agricole », confirme le politologue Santiago Rodriguez Rey.

Car le bilan controversé de Carlos Menem dépasse largement les indicateurs socio-économiques. Pourtant emprisonné sous la dictature, il octroie l’amnistie aux criminels de la junte militaire. « Menem a pardonné les assassins de nos fils et de nos filles. Ce n’est presque rien, n’est-ce pas ? [...] Ce qui est sûr c’est que je ne pleure pas sa mort et je ne lui souhaite pas de reposer en paix », a ainsi lâché dans un texte lapidaire Hebe de Bonafini, présidente de l’association des Mères de la place de Mai qui luttent afin que les criminels de la dictature soient jugés et pour retrouver les 500 bébés volés aux opposants politiques sous la junte.

Les scandales de corruption qui ont marqué ses mandats achèvent de plomber la figure de l’ex-dignitaire. Il a notamment été jugé pour obstruction à la justice dans le cadre de l’attentat contre l’association mutuelle israélite argentine (AMIA) qui a fait 85 morts en 1994. Il sera finalement acquitté. « Il est mort comme il a vécu : impuni », a déploré l’association Mémoire active qui rassemble les familles de victimes de l’attentat de l’AMIA. Il a également été condamné en 2013 pour trafic d’armes vers la Croatie et l’Équateur, avant d’être absous en raison de la durée excessive de la procédure. Secouée par l’explosion d’une usine d’armement en 1995 qui a fait 7 morts et des centaines de blessés, la ville de Río Tercero (province de Córdoba, centre du pays) a décidé de ne pas adhérer aux trois jours de deuil national. Le lien entre l’explosion et la contrebande d’armes a été établi.

Jet-setteur au sourire carnassier, Carlos Menem a par ailleurs incarné les années 1990, décennie du show-business au faste décomplexé. Il n’hésite pas à parader devant sa Ferrari, se pose en passionné de course automobile, de golf, de foot et s’offre le spectacle de quelques passes avec Diego Maradona en 1989. Il tient à rencontrer les Rolling Stones ou encore à s’afficher avec Michael Jackson en tournée dans le pays. Alors que ses turbulences sentimentales rythment ses mandats, il s’affiche en séducteur et répond à l’invitation d’une danseuse orientale sur un plateau télé en 1996 en esquissant des pas enjoués.

« Tous ces codes ostentatoires sont révolus », observe le politologue Santiago Rodriguez Rey. Sur le fond, les « réformes radicales de Carlos Menem seraient difficiles aujourd’hui dans un pays avec davantage de maturité politique et de dialogue ». Ces lourds bagages n’ont pas empêché l’homme politique d’être systématiquement réélu comme sénateur de La Rioja depuis 2005, lui conférant l’immunité parlementaire. « Mais c’est une étoile politique qui s’est peu à peu éteinte, repliée sur son fief et son siège au Sénat. Il n’a d'ailleurs pas porté de grands projets », note Santiago Rodriguez Rey. Physiquement diminué, il n’assistait plus aux sessions, comme celle du vote, fin décembre 2020, sur la légalisation de l’avortement à laquelle il était opposé. L’ex-président a été enterré à Buenos Aires lundi 15 février. 

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