Autriche: des législatives anticipées avec une extrême droite en embuscade

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Six mois après avoir échappé de justesse à l’élection d’un président d’extrême droite (FPÖ), l’Autriche se trouve à nouveau face au risque de l’arrivée de ce parti au pouvoir. Les principaux acteurs de la coalition gouvernementale lui offrent un boulevard en appelant à des élections anticipées.

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Le jeune ambitieux Sebastian Kurz lui aura donné le coup de grâce. Après des semaines de tensions dans la coalition gouvernementale autrichienne, celui qui occupe le poste de ministre des affaires étrangères, élu dimanche président du parti conservateur ÖVP, a fait voler en éclats l’alliance qui sous-tendait l’exécutif autrichien : sa formation va demander des élections législatives anticipées, a assuré dimanche Sebastian Kurz dans une conférence de presse. « Selon moi, la première étape est de faire une proposition commune en vue de prochaines élections. »

Cette annonce fait suite à la démission, la semaine dernière, du vice-chancelier du gouvernement et ancien chef du parti ÖVP, Reinhold Mitterlehner, et aux propos du chancelier lui-même, le social-démocrate Christian Kern. « Il y aura avec certitude des élections à lautomne de cette année », a affirmé ce dernier dimanche. Reste, pour le parlement autrichien, à voter la dissolution. Mais dans la presse autrichienne, les commentateurs tiennent déjà ce scrutin anticipé pour acquis. Un scrutin qui pourrait marquer une nouvelle recomposition politique sur le continent, alors que l’Union européenne est cette année jalonnée d’élections cruciales qui rebattent les cartes (Pays-Bas, France, Allemagne).

Conférence de presse de Sebastian Kurz, dimanche 14 mai 2017

En Autriche, où le scrutin législatif est régi par une proportionnelle intégrale, sociaux-démocrates (SPÖ) et conservateurs dirigeaient le pays depuis l’après-guerre, en alternance ou, ces dernières décennies, sous forme de coalitions gouvernementales. Il y a eu deux exceptions : 1983-1986 (alliance entre les sociaux-démocrates et l’extrême droite) et 2000-2005 (alliance entre les conservateurs et l’extrême droite). Ce sont alors les années Haïder, le parti de la liberté d’Autriche (FPÖ) décroche six ministères dans un gouvernement qui en compte seize, et l’Union européenne réagit par des sanctions – une procédure qui ne s’est depuis jamais reproduite.

Avec le temps, ces coalitions entre conservateurs et sociaux-démocrates sont devenues de plus en plus bancales et discréditées. L’an dernier, le scrutin présidentiel a ainsi révélé la lassitude des électeurs face à cette politique « ni droite ni gauche » en se détournant massivement de ces deux partis de gouvernement : aucun des deux n’a recueilli suffisamment de suffrages pour être au second tour. Une première dans l’histoire politique autrichienne qui rend d’autant plus improbable la possibilité, pour l’un ou l’autre camp, d’emporter la majorité absolue au parlement au prochain scrutin. Le fait qu’ils ne parviennent plus à s’entendre offre en outre un boulevard à l’extrême droite : le FPÖ a toutes les chances de se retrouver en position d’arbitre dans ce scénario d’élections anticipées et de devenir un partenaire potentiel pour des partis de gouvernement prêts à tout pour se maintenir au pouvoir.

C’est en tout cas ce que donne à voir le ministre des affaires étrangères et nouveau patron du parti conservateur, Sebastian Kurz, qui ne cache pas son ambition de décrocher la chancellerie à l’issue de cette recomposition politique. Son ascension fulgurante parle d’elle-même. À 16 ans, il rejoint les jeunesses viennoises du parti. À 21 ans, il en devient le chef. Trois ans plus tard, il est repéré par le président de l’ÖVP d’alors, et devient, à 24 ans, secrétaire général à l’intégration. Il subit alors une avalanche de critiques, rappelle le journaliste Philipp Aichinger dans le quotidien Die Presse : désigné comme incompétent, moqué pour son jeune âge, il est la risée de tous. Il aurait appris alors à passer outre l’avis des médias et à faire « ce qu’il tient pour juste »« Et c’est ainsi que sa cote dans les sondages aurait progressé, poursuit le journaliste. De fait, Kurz a exigé la fermeture de la route des Balkans à un moment où ce n’était pas encore jugé par beaucoup comme opportun. Mais il a aussi appris à jouer avec le clavier des médias. Il sait quand il peut réussir, avec quels thèmes et dans quels médias. Et Kurz sait aussi modifier ses idées politiques, comme l’interdiction de la burka, qu’il appelle désormais de ses vœux. »

Le résultat des partis autrichiens aux législatives depuis 1945. Courbe rouge : sociaux-démocrates ; courbe noire : conservateurs ; courbe bleue : extrême droite Le résultat des partis autrichiens aux législatives depuis 1945. Courbe rouge : sociaux-démocrates ; courbe noire : conservateurs ; courbe bleue : extrême droite

Tenant de l’aile droite du camp conservateur et ardent défenseur d’une politique sécuritaire, Kurz ne se montre pas hostile à une alliance avec l’extrême droite à l’issue des prochaines élections. Comme le racontent les journalistes Marie-Theres Egyed et Nina Weißensteiner dans Der Standard, « Sebastian Kurz n’a jamais fait un secret de sa préférence pour le Noir-Bleu [le noir étant en Autriche la couleur des conservateurs et le bleu celle de l’extrême droite – ndlr], et les Rouges [les sociaux-démocrates] travaillent désespérément à un catalogue de critères pour une coalition. Kurz se révèle en outre favorable à une coalition Noir-Bleu parce que le ministre des affaires étrangères trentenaire raconte souvent et volontiers qu’il s’est politisé à l’époque de Wolfgang Schüssel, et le premier gouvernement Noir-Bleu l’aurait conduit à rejoindre les jeunesses ÖVP ». Wolfgang Schüssel est en effet celui qui, à la tête du gouvernement autrichien, avait en 2000 fait entrer l’extrême droite dans l’exécutif.

Une convergence avec le FPÖ ne paraît de fait pas impossible quand on voit les convictions du jeune Kurz. En tant que ministre des affaires étrangères, c’est lui qui a poussé, début 2016, à la fermeture des frontières autrichiennes pour répondre à l’arrivée des exilés syriens en Europe. Mais au sein de la famille du Parti populaire européen (PPE, droite), « il est également, avec les représentants de la CSU bavaroise, l’un des plus fidèles soutiens du dirigeant populiste hongrois Viktor Orban », nous apprend le correspondant du Monde à Vienne, Blaise Gauquelin. Dimanche, à l’occasion de sa conférence de presse, Kurz a d’ailleurs mentionné, à propos de Viktor Orban : « Arrêtons avec la division entre les bons et les méchants et la supériorité morale. » Le premier ministre hongrois lui a renvoyé l’ascenseur ce lundi en le félicitant pour son élection à la tête du ÖVP et en assurant que son parti, le Fidesz, le soutiendrait dans la réalisation de ses objectifs. « Je me réjouis de la collaboration avec un parti populaire renouvelé », a déclaré Viktor Orban.

Même si la dissolution n’est pas encore prononcée, les éditorialistes autrichiens ont pris acte de l’éclatement de la coalition gouvernementale. « Il y a une chose sur laquelle Sebastian Kurz a dans tous les cas raison, écrit Michael Völker dans Der Standard. Ce gouvernement est fini. Terminé. Que les ennemis de la coalition parviennent encore à s’entendre et puissent constituer quelque chose qui donne du sens pour un gouvernement est aussi improbable que de voir le chancelier Christian Kern devenir livreur de pizza. »

À l’évidence, le camp conservateur n’a aucune envie de continuer à collaborer avec l’exécutif actuel. Reste à savoir comment le nouveau chef du parti, outre qu’il lui apporte un sérieux coup de jeune, va transformer – ou non – sa formation dans la course électorale. « La question décisive pour Kurz est de savoir s’il réussit à mettre en œuvre un réel élargissement ou s’il décore simplement l’ÖVP à l’aide de quelques noms, et offre un petit dictateur à un parti autrefois grand auquel il impose aujourd’hui sa volonté – et qui, faute d’alternatives, est prêt à se soumettre et n’a plus qu’à installer les figurants pour la mise en scène de sa superstar présumée. » De fait, le nouveau leader jouit d’une popularité certaine auprès de l’électorat. « Dans les rangs de l’ÖVP, le trentenaire charismatique Kurz est perçu par beaucoup comme rien moins qu’un sauveur qui représente le seul espoir de survie d’un parti affaibli », écrit le correspondant en Autriche du site d’information européen EUObserver, Anthony Mills.

Sans surprise, l’extrême droite s’est montrée favorable à la tenue d’un nouveau scrutin. « Des élections rapides à l’automne sont l’unique et juste voie », a répété ce lundi Heinz-Christian Sache, le président du FPÖ. Le leader de ce parti, lié au Front national, a présenté à la presse, à point nommé, la nouvelle campagne de sa formation. Elle repose sur des affiches brandissant son portrait, accompagné des mots : « L’Autriche pourra toujours compter sur lui. Pendant que d’autres deviennent apparemment plus malins juste avant les élections. » Aux élections législatives de 2013, le FPÖ avait récolté 20,3 % des voix. Il n’existe pas de tradition de cordon sanitaire en Autriche, et le parti, fondé à l’origine par d’anciens nazis, se trouve aujourd’hui au pouvoir dans le Burgenland, une région de l’Est autrichien où il gouverne main dans la main avec les sociaux-démocrates.

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