Sur le point de gouverner avec l’extrême droite, les Cinq Etoiles en plein trouble

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Le Mouvement Cinq Étoiles semble prêt à toutes les contorsions pour arriver au pouvoir. Arrivé en tête des élections du 4 mars avec près de 33 % des voix, il tente depuis une dizaine de jours de former une coalition avec la Ligue. Au risque de faire fuir ses électeurs de gauche.

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C’était le parti antisystème. Le parti solitaire, qui n’allait jamais s’allier avec personne… et donc jamais se compromettre. Le Mouvement Cinq Étoiles, depuis qu’il est arrivé en tête des législatives du 4 mars, a fait du chemin : aujourd’hui, son leader Luigi di Maio s'apprête à gouverner avec l’extrême droite de la Ligue (ex-Ligue du Nord) dirigée par Matteo Salvini. Depuis une dizaine de jours, les deux hommes et leurs équipes sont engagés dans d'intenses tractations.

L’état de déliquescence avancé des partis politiques traditionnels et la nécessité de réformer le pays peuvent-ils justifier une telle alliance ? L’urgence de former un gouvernement après plus de deux mois de discussions, et alors que la pression de Bruxelles et des marchés commence à se faire sentir, doit-elle tout autoriser ?

C’est la question qui anime en ce moment de nombreux sympathisants du M5S. En témoignent les colonnes du Fatto Quotidiano, journal fondé en 2009 par des plumes de gauche et proche à ses débuts du mouvement créé par l’humoriste Beppe Grillo. On y lit des billets favorables à la formation d’un gouvernement Ligue-M5S, comme des billets très critiques. « L'électorat des 5 Étoiles a plus peur de Renzi que de la Ligue du Nord », écrit le journaliste Andrea Scanzi dans une formule qui résume sans doute assez bien l’attitude de l’électorat du M5S, pour partie issu du Parti démocrate et écœuré par la politique néolibérale de Matteo Renzi et sa personnification du pouvoir.

Le M5S, qui se revendique comme un mouvement non partisan et a toujours refusé de se laisser enfermer dans les catégories droite/gauche, était à l’origine animé par des idéaux progressistes. Protection de l’environnement, opposition aux grands travaux inutiles, égalités femmes-hommes, lutte contre la corruption, fonctionnement horizontal et participatif en interne… toutes ces dimensions ont attiré vers lui des électeurs de la gauche alternative. Les positions émises par le M5S se sont par la suite droitisées, en particulier sur la question migratoire ou sur la politique fiscale, mais le désaveu vis-à-vis du PD a continué d’alimenter la base du Mouvement. Au point que son électorat semble aujourd’hui bien plus à gauche que ses dirigeants. 

Luigi di Maio avec d'autres parlementaires du M5S, élus aux législatives du 4 mars 2018. © Reuters Luigi di Maio avec d'autres parlementaires du M5S, élus aux législatives du 4 mars 2018. © Reuters

Une étude sur la base sociale du M5S réalisée au moment des législatives de mars dernier par l’institut Cattaneo estime ainsi que 45 % des électeurs du mouvement sont d’anciens électeurs de la gauche, 25 % d’anciens électeurs de la droite et 30 % des électeurs flottant entre les deux. Par ailleurs, 37 % des enseignants, 38 % des chômeurs et 41 % des employés de l'administration publique auraient voté pour le M5S. Un membre de la CGIL (la principale centrale syndicale italienne) sur trois a voté pour le mouvement, ainsi que deux millions d'anciens électeurs du Parti démocrate.

Peut-on être de gauche et accepter une coalition gouvernementale avec l’extrême droite ? Oui, si le contrat de gouvernement est clair, sur des points précis, répond le chercheur Fabrizio Li Vigni, sympathisant du mouvement que Mediapart avait déjà interrogé au lendemain du scrutin. « En tant qu’électeur aux idéaux de gauche, j’aurais préféré une alliance avec le Parti démocrate. Mais si l’on adopte un point de vue concret, sachant que le PD n’a même pas voulu s’asseoir à la table des négociations avec le M5S, force est d’admettre que l’alliance avec la Ligue est la seule possibilité qu’il restait à Luigi di Maio. » Le jeune Napolitain ne serait pas en train de se fourvoyer. Simplement en train de rechercher un compromis, pour la première fois depuis la création du mouvement en 2009.

Numériquement, députés du M5S et de la Ligue constituent une majorité à la Chambre des députés et au Sénat. Toutes les autres constructions d’alliance ces deux derniers mois ont échoué.

« Si le M5S s’était allié avec le PD, il aurait eu moins de difficulté à s’accorder sur une approche modérée par rapport à la question migratoire, poursuit Fabrizio Li Vigni. Mais il aurait eu beaucoup de mal à s’accorder avec lui sur le revenu de citoyenneté et le changement des politiques libérales de l’Union européenne qu’il défend. »

Avec la Ligue, c’est l’inverse, veut croire le jeune Italien : « C’est un parti xénophobe et néofasciste qui n’a rien à voir avec la gauche, certes. Mais nous pouvons trouver un terrain d’entente sur le revenu de citoyenneté, ce qui permettrait par ailleurs de faire reculer le populisme antimigrants ! » Quid de la flat tax (taux d’imposition unique sur les revenus) défendue par la Ligue ? N’est-ce pas une mesure antinomique avec le projet d’une meilleure redistribution des revenus ? « L’accord à ce stade entre les deux formations instaure des paliers. Les salaires les plus bas seraient épargnés. Il y aurait donc encore une certaine progressivité. »

Une seule ligne rouge, pour ce jeune Italien : la politique migratoire. Si le M5S cède au programme de la Ligue sur ce sujet – à savoir expulsion des immigrés clandestins et traitement de cette question uniquement dans un cadre national –, il s’éloignera des Cinq Étoiles. Il prédit même un « éclatement du mouvement » si une telle orientation était prise.

Ferruccio Cittadini, lui, est plutôt confiant dans le contrat de gouvernement qui se dessine. Pour cet ancien électeur de la gauche de la gauche, qui a rejoint le M5S à partir de 2012, la ligne rouge de la politique italienne, c'est Berlusconi. Pas Salvini. « La base électorale de la Ligue aujourd'hui est tellement large qu'il y a en son sein des militants qui sont des gens comme nous, avec les mêmes soucis. Ce ne sont pas des extrémistes. Et à un moment donné, il faut être réaliste : il n'y avait pas d'autre possibilité pour gouverner. » Quant à la question de la politique migratoire, « c'est le droit qui va parler. Qui aura le droit de venir en Italie pourra toujours venir. Ce que nous voulons faire, c'est arrêter le business de l'immigration ».

Candidat Cinq Étoiles aux législatives de mars sur la liste des Italiens de l'étranger, Ferruccio Cittadini voit plus loin : « Le monde aujourd'hui ne peut plus être régi par l'idéologie. C'est cela qui me plaît dans le mouvement : il émet des idées et cherche des solutions, il ne fait pas d'idéologie. Cela ne veut pas dire que les idées de gauche et les idées de droite ont disparu. » Là où il pourrait être extrêmement déçu, en revanche, c'est dans le cas où le M5S au gouvernement abandonnerait son objectif de lutte contre la corruption et les conflits d'intérêts, constitutif de son ADN. Or avec Berlusconi comme soutien derrière la Ligue, on imagine mal Salvini avoir les coudées franches sur ce sujet…

C'est pourquoi de nombreux éditorialistes écrivaient ces derniers jours dans la presse italienne que le M5S avait plus à perdre que la Ligue dans cette coalition. Fabrizio Li Vigni n'est pas de cet avis. Il espère, lui, que le parti de Matteo Salvini va « se gauchiser », « se plier » au contact du M5S. Quant à la politique européenne, il voit surtout des convergences entre les deux formations. « Le M5S est souverainiste, dans le sens où il s’oppose au pouvoir des technocrates à Bruxelles. En cela, il est proche de la Ligue. Le nationalisme en moins. »

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