Comment le FBI a fermé les yeux sur la haine suprémaciste

Par

Charlottesville, Pittsburgh, El Paso, etc. Les meurtres et les attentats commis par des suprémacistes blancs sont désormais la première menace sécuritaire aux États-Unis, selon le FBI. Un aveu tardif. Après le 11-Septembre, le bureau fédéral de lutte contre le crime a longtemps refusé d’authentifier la menace.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

New York (États-Unis) de notre correspondant.– No offense, comme on dit en anglais, mais Mike German a vraiment la gueule de l’emploi. Sa mâchoire puissante et sa carrure massive devaient faire une bonne couverture. L’homme que j’ai rencontré un jour d’automne dans le hall d’un hôtel du quartier financier de Manhattan a passé des années à infiltrer les groupes racistes.

Mike German. © DR Mike German. © DR
À la suite des émeutes meurtrières de Los Angeles en 1992, des néonazis voulaient lancer une « guerre des races ». German, alors tout jeune agent du FBI en poste en Californie, se porta volontaire pour les infiltrer. Il contribua à démanteler le réseau.

Dans les années 1990, le FBI avait commencé à porter une attention particulière aux actes terroristes menés par les suprémacistes blancs (« Une personne qui croit que la race blanche est de façon inhérente supérieure aux autres, et que les Blancs devraient exercer le contrôle sur les autres races », selon le dictionnaire Merriam-Webster).

En 1995, l’attentat à la bombe contre un bâtiment fédéral d’Oklahoma City (168 morts, 680 blessés), perpétré par un vétéran anti-gouvernement, inspiré par des lectures suprémacistes, prouve que la menace est réelle.

Le destin de Mike German s’est ensuite confondu avec la grande histoire. Après le 11-Septembre, la plus grande attaque jamais commise sur le sol américain, le terrorisme islamiste est devenu la seule priorité. Et le FBI a cessé de considérer les groupes suprémacistes comme une menace réelle.

Peu après ce jour funeste du « 9/11 », German participe à une opération d’un genre particulier, dont il ne peut toujours pas parler en détail des années après. Unis par leur haine des Juifs, des musulmans radicaux tentent de faire alliance avec des suprémacistes. Le FBI est embêté : à cause du pedigree des acteurs en présence, il s’agit à la fois de « terrorisme international » (la catégorie dans laquelle elle classe désormais les menaces sécuritaires provenant des islamistes radicaux, même quand ils sont américains) et de « terrorisme domestique ».

À cause de ces tracas administratifs, l’enquête traîne. German découvre alors que le FBI a enregistré illégalement une conversation clé du dossier, prouvant l’alliance en préparation. Attaché aux principes, il en réfère à sa hiérarchie. « C’était mon devoir », dit-il. Le FBI refusera d’admettre l’erreur. « Ils ont fait comme si rien ne s’était passé. »

Rien ne devait ternir l’image du « Bureau », mis en cause pour ne pas avoir prévenu la mort de 4 000 Américains dans les Twin Towers de Manhattan, et alors lancé, comme le reste de l’administration Bush, dans une « guerre [mondiale] contre le terrorisme » qui justifia la désastreuse intervention américaine en Irak. Victime de lourdes représailles, German quittera le FBI en 2004. Il travaille aujourd’hui au Brennan Center, un organisme rattaché à la New York University qui documente les innombrables entraves à la démocratie dans la première puissance du monde.

« Faire usage de la loi pour protéger les plus vulnérables était ce qui m’a poussé vers le FBI », écrit-il dans Disrupt Discredit and Divide, un livre qu’il vient de publier aux États-Unis (éditions New Press, non traduit).

 © The New Press © The New Press
Le sous-titre de l’ouvrage parle de lui-même : « Comment le nouveau FBI endommage la démocratie ». Selon German, le FBI et la communauté du renseignement américain, aidés en cela par l’administration Bush, le département de la justice et le Congrès, sont devenus après le 11-Septembre « une machine de la peur », « utilisant des pouvoirs de sécurité nationale augmentés pour faire taire les lanceurs d’alerte, réduire au silence les minorités, intimider les dissidents et miner les contrôles démocratiques sur leurs opérations ».

Cette histoire tragique cache un autre drame, écrit German : l’incapacité parallèle du FBI de juguler l’essor du terrorisme suprémaciste, celui-là même que notre Californien avait tenté de contrer lors de ses opérations sous couverture.

Cette menace, il n’est plus aujourd’hui possible de l’ignorer. Les actes terroristes motivés par le suprémacisme blanc sont devenus fréquents. Dans un pays où les armes de guerre sont en quasi-libre-service, ils visent les Noirs, les Juifs, les Hispaniques, au nom d’une idéologie « remplaciste » plus ou moins digérée, parfois mâtinée de haine des femmes, souvent accompagnée de lourds problèmes mentaux.

Ces tragédies hantent régulièrement les unes des médias américains : 22 morts et 22 blessés en août 2019 dans un supermarché d’El Paso (Texas), victimes d’un homme qui a justifié son acte par l’« invasion hispanique du Texas » et a cité le terroriste de la mosquée néo-zélandaise de Christchurch (Nouvelle-Zélande) comme source d’inspiration ; une femme tuée et trois blessés en avril dans une synagogue de Californie, acte justifié par un message lui aussi inspiré du tueur de Christchurch, accusant les Juifs de « planifier méticuleusement le génocide de la race européenne ».

La femme d'Antonio Basco, Margie Reckard, a été tuée dans l’attentat raciste d'El Paso (Texas), en août 2019. N’ayant plus de proches, il a invité qui voulait aux funérailles. Des centaines de personnes ont répondu présent. © Reuters La femme d'Antonio Basco, Margie Reckard, a été tuée dans l’attentat raciste d'El Paso (Texas), en août 2019. N’ayant plus de proches, il a invité qui voulait aux funérailles. Des centaines de personnes ont répondu présent. © Reuters

En octobre 2018, onze personnes sont tuées un jour de shabbat dans une synagogue de Pittsburgh (Pennsylvanie) par un homme ayant crié « Mort aux Juifs » en ouvrant le feu. L’attentat antisémite le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis.

En février 2018, 17 lycéens sont tués et 17 autres blessés à Parkland (Floride) par un ancien élève, Nikolas Cruz, dont d’anciens camarades ont témoigné de la haine en laquelle il tenait les Africains-Américains, les Juifs et les LGBT.

Et comment ne pas évoquer le meurtre en août 2017 d’une jeune femme, Heather Heyer, lors d’une manifestation de néonazis à Charlottesville (Virginie). Sans oublier toutes les tentatives déjouées, comme ce supporteur de Donald Trump, finalement arrêté, qui avait envoyé des colis piégés à des personnalités démocrates et dans des rédactions.

« Les domestic terrorists blancs sont ceux qui tuent le plus aujourd’hui. Ce sont eux, également, qui tuent aussi le plus de policiers », résume German. Une réalité désormais admise par le FBI, comme l’a reconnu en juin Michael McGarrity, un dirigeant de la division antiterroriste du « Bureau », qui préfère toutefois parler « d’idéologie extrémiste violente motivée par la race ».

Selon la fondation New America, il y a plus de personnes tuées aux États-Unis depuis le 11-Septembre par des terroristes d’extrême droite (107) que par des terroristes se revendiquant d’Al-Qaïda ou de l’État islamique (104).

Sur les cinquante victimes de « meurtres liés à l’extrémisme » recensés par l’Anti-Defamation League en 2018 (une catégorie plus large, qui inclut les crimes de haine), l’écrasante majorité est due à des suprémacistes blancs. Et ces statistiques mortelles, précise l’ADL, « ne représentent que le sommet de la pyramide de la violence extrémiste aux États-Unis. Pour une personne tuée, beaucoup plus sont blessées dans des tentatives de meurtre ou des agressions ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous