Vu des médias arabes. Comme un goût amer

L'inquiétude grandit dans la presse et la blogosphère arabe. Le poids de l'Arabie saoudite, celui des vieilles forces conservatrices, le rôle de l'Occident, l'improvisation des très jeunes partis: tout cela menace les révolutions et les pièges sont grands ouverts. Avec, en miroir, les répressions féroces conduites en toute impunité par le régime syrien. Une chronique de Tewfik Hakem.
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A Tunis comme au Caire, la peur de voir arriver les islamistes au pouvoir va-t-elle freiner la dynamique du printemps arabe ? La montée en puissance du parti Ennahda en Tunisie, les affrontements confessionnels en Egypte et le rôle de l'Arabie saoudite participent à cette démoralisation généralisée qui s'exprime dans la presse et la blogosphère arabe. Dans une analyse publiée le 11 mai par le quotidien arabophone Al Hayat, édité à Londres, Shérif Hatata pose la question : « Révolution... ou réformes politiques avortées ? » (à lire en cliquant ici).

L'éditorialiste égyptien souhaite en préambule se tromper sur toute la ligne, mais il note que le rapport des forces politiques n'est pas favorable aux forces progressistes, « du moins pas à l'heure actuelle », et ce malgré les progrès enregistrés avec la révolution de la place Tahrir : « Le pôle démocratique est déjà marqué par des divisions que l'on retrouve même chez les jeunes révolutionnaires. Pour s'imposer comme une alternative crédible et pacifique dans les villes et les campagnes reculées égyptiennes, ces partis doivent d'abord se regrouper sur la base d'un programme commun et constituer un front solide et uni. Face aux deux autres acteurs politiques égyptiens installés, les héritiers de l'ancien régime corrompus et les islamistes porteurs des germes de la guerre civile, le temps ne joue pas en la faveur des réformateurs. »

Même appréhension chez Adel Hamouda, le rédacteur en chef de l'hebdomadaire Al Fajr (à lire ici), qui résume : « Les révolutionnaires égyptiens ont gagné la première étape de la révolution car ils savaient très bien ce dont ils ne voulaient plus. Aujourd'hui alors que se pose la question de l'alternative, ils ne savent pas ce qu'ils veulent.»

Adel Hamouda parle d'un long chemin semé d'embûches : « L'Arabie saoudite qui n'a pas du tout apprécié la chute des Moubarak n'a pas dit son dernier mot. Déjà les travailleurs égyptiens dans le royaume wahhabite ont des problèmes pour renouveler leurs cartes de séjour et leurs autorisations de travail.» Reprenant des informations publiées par le Washington Post, Al Fajr met en exergue cette information non sourcée : « L'Arabie saoudite est prête à donner 5 millions de dollars pour soutenir aux prochaines élections législatives les salafistes, considérés par Riyad comme moins dangereux que les Frères musulmans.»

Même problématique en Tunisie où le succès des premiers rassemblements du parti Ennahda crée la panique chez les partisans d'une république laïque : « Que cherche Ghannouchi ? Seulement impressionner les esprits ou préparer la conquête du pouvoir par les urnes? Probablement les deux à la fois : l'une ne marchant pas sans l'autre », estime Zyad Krichen sur le site RéalitésOnline (à lire ici).

Mais ce qui inquiète le plus Zyad Krichen, c'est la capacité de Ghannouchi à réaliser des alliances. Revenant sur un récent meeting du chef du parti islamiste tunisien qui a attiré plus de 10.000 sympathisants, il note la présence du secrétaire général de l'Union régionale du travail, l'inamovible Mohamed Chaabane.

« Le dirigeant syndicaliste ne s'est pas contenté de sa simple présence, déjà lourde de conséquence, mais a pris la parole et a exprimé d'une certaine manière un soutien au parti Ennahdha (...) Mais la signification la plus importante de la présence du secrétaire général régional et de son adjoint, plutôt connu pour être proche d'un groupe d'extrême gauche, est la capacité d'Ennahdha à réaliser des alliances qui, demain, pourraient le porter au pouvoir. Qu'y a-t-il en face de cette machine impressionnante qui commence à se mettre en branle après une hybernation de deux décennies ? Une kyrielle de partis souvent sans poids réel », conclut le journaliste tunisien.

En Algérie, Ahmed Selmane, du site de La Nation (journal interdit depuis 15 ans et qui renaît sur le web), compare les cas égyptien et tunisien à la triste expérience algérienne du début des années 1990, lorsque le pays s'est ouvert au multipartisme pour sombrer aussitôt dans une guerre civile : « Pour ceux qui ont de la mémoire, la Tunisie est en train de rembobiner, sur beaucoup d'aspect, le film des événements algériens des années 1990-92 qui s'est très mal terminé (...) Pour ajouter aux mauvaises nouvelles sur les révolutions que l'on croyait bien parties, l'Egypte de la place Tahrir, celle où chrétiens et musulmans faisaient les mêmes prières en luttant contre le régime vassal et kleptocrate de Moubarak, plonge dans les affrontements confessionnels.

«Le printemps arabe, poursuit-il, ne s'est pas transformé en un hiver gris et froid, mais on sait déjà qu'il n'est pas un fleuve tranquille. Les obstacles rencontrés en Tunisie – comme en Egypte rappellent, pour ceux qui ont oublié l'Algérie, que les transitions sont souvent plus délicates à mener que les révolutions. Les “peuples” dont on célèbre subitement l'existence longtemps après avoir été réduits à une “rue” voire une impasse peuvent être, dans des moments historiques particuliers, unis dans un même but pour abattre les murs de l'oppression. Cela ne leur donne pas automatiquement les clés pour reconstruire une cité ouverte et humaine. La chute de Moubarak et Ben Ali est une étape nécessaire, elle n'est pas une fin du système.

«L'entreprise de déconstruction-reconstruction, ajoute Ahmed Selmane, est d'autant plus délicate que les “peuples” de la place Tahrir et de l'avenue Bourguiba laissent place à la réalité des forces sociales, aux intérêts économiques contradictoires, à des forces politiques anciennes ou naissantes qui doivent négocier leur place dans l'échiquier et qui appréhendent la “sanction du peuple” après l'avoir magnifié... En face, les laissés-pour-compte habituels, les classes populaires ou pauvres des arrière-pays sont dans l'appréhension d'une reconstruction d'un nouvel ordre où ils seraient, une fois de plus, les éternels perdants. Il est loisible d'observer comme en Algérie à l'époque une montée des tensions entre demandeurs “d'ordre ”, des nantis qui tentent de mobiliser des classes moyennes sur des thèmes mobilisateurs de l'insécurité et de la menace que constituerait la mise en mouvement des “classes dangereuses” »...

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Chaque semaine Tewfik Hakem, journaliste indépendant, retrace l'actualité des révolutions à travers la revue de presse des médias arabes. Tewfik Hakem anime par ailleurs une émission quotidienne sur France Culture consacrée à la littérature.