La Slovaquie veut se distinguer dans une Europe centrale gagnée par l’autoritarisme

Par

Le premier ministre slovaque Robert Fico a opéré un virage sur l’Union européenne. Il assure vouloir se rapprocher du noyau dur de l’UE et prend ses distances vis-à-vis de ses voisins. Pour le politologue Grigorij Mesežnikov, toutefois, ce positionnement est avant tout pragmatique.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Changement de paradigme ou rapprochement de circonstance ? Mardi 15 août, le premier ministre slovaque (social-démocrate) Robert Fico a pris le contre-pied de ses positions antérieures vis-à-vis de l’Union européenne. « Les fondamentaux de ma politiques sont proches du noyau de l’Union européenne, proches de l’Allemagne et de la France », a-t-il assuré. Avant d’ajouter : « Je suis très intéressé par la coopération régionale avec les quatre de Visegrad [groupe de pays qui rassemble Pologne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque – ndlr], mais l’intérêt vital de la Slovaquie est l’UE. »

Ces déclarations font suite à une série de remous politiques qui ont fait vaciller, en juillet, la coalition gouvernementale. Le chef de l’exécutif s’est par ailleurs engagé à accueillir 100 demandeurs d’asile, dans le cadre du programme européen de relocalisation des réfugiés, après s’y être systématiquement opposé pendant deux ans. Décryptage avec le politologue Grigorij Mesežnikov, président fondateur de l’Institut pour les affaires publiques (IVO) à Bratislava.

Mediapart : Début août, le parti nationaliste SNS, membre de la coalition gouvernementale, a remis en cause l’accord avec ses partenaires. Le gouvernement, basé sur une entente entre trois partis, peut-il encore tenir ?

Grigorij Mesežnikov : En réalité, la coalition est toujours au pouvoir. Le SNS conteste la coalition mais ne veut pas quitter le gouvernement. Il a dénoncé l’accord entre les trois partis pour faire diversion à la suite du scandale sur l’attribution des fonds européens qui l’a éclaboussé : le ministère de l’éducation, qui lui a été attribué, est soupçonné de détournement de subventions. Le ministre a dû démissionner et le parti, qui détient trois portefeuilles au sein du gouvernement, doit lui trouver un successeur.

Robert Fico lors d'une conférence de presse à Bruxelles, le 27 juillet 2017 © Reuters Robert Fico lors d'une conférence de presse à Bruxelles, le 27 juillet 2017 © Reuters

Le conflit n’a rien d’idéologique ni même de politique. Il ne porte pas, comme on pourrait le croire, sur l’agenda nationaliste de ce parti. C’est un conflit de circonstance : il porte sur l’attribution de fonds budgétaires.

La stratégie de diversion du SNS, qui demande une révision de l’accord de coalition, a mis au jour le manque d’expérience politique de son leader, Anton Danko. Ses réactions se sont avérées très émotionnelles et le parti est de facto affaibli aujourd’hui, tandis que les sociaux-démocrates du SMER, majoritaires, sont dans une situation plutôt confortable. Leur popularité ne semble pas entamée par rapport aux élections de l’hiver 2016, où ils avaient recueilli près de 30 % des suffrages. Je ne crois pas au scénario d’élections anticipées, personne n’y ayant intérêt pour l’instant.

Quelle est la portée des récentes déclarations de Robert Fico, qui a indiqué vouloir se rapprocher du noyau dur de l’Union européenne plutôt que des membres du groupe de Visegrad ?

Je suis habituellement critique vis-à-vis de notre premier ministre, mais, sur ce point, il faut reconnaître qu’il n’a pas complètement tort. C’est un fait : la Slovaquie est plus intégrée dans le processus européen que les autres pays du groupe de Visegrad – Pologne, Hongrie, République Tchèque. C’est en effet le seul des quatre à faire partie de la zone euro.

Ceci dit, ce positionnement de Fico entre en contradiction avec de précédentes déclarations révélatrices de son scepticisme vis-à-vis des valeurs européennes ou de l’idée d’une politique commune. Pendant deux ans, il s’est montré, comme ses voisins, très hostile au programme européen de relocalisation des migrants. Il a saisi, avec Viktor Orbán, la Cour de justice de l’Union européenne pour s’opposer aux quotas de répartition [la plainte a finalement été rejetée fin juillet – ndlr]. Il ne s’est par ailleurs jamais intéressé aux principes démocratiques qui fondent l’Union. Cette réorientation s’explique avant tout par les intérêts économiques de la Slovaquie, qui est très liée, notamment, à l’industrie allemande. Tous les autres sujets européens, pour lui, sont secondaires.

Ce nouvel affichage est donc surtout pragmatique. Fico a compris que les développements intérieurs chez ses partenaires de Visegrad allaient compliquer la coopération avec eux. Cet ensemble est par ailleurs un groupe informel qui, certes, est un point de référence important pour la politique régionale en Europe centrale, mais qui ne pèse pas tant que cela dans les décisions européennes. Enfin, Fico ne voulait pas que la Slovaquie soit associée aux dérives antidémocratiques à l’œuvre en Hongrie et en Pologne, même si lui-même n’est pas totalement exempt de manœuvres autoritaires en Slovaquie, et s’il n’a jamais critiqué ouvertement les réformes hongroises et polonaises en termes d’entorses à l’État de droit. Aujourd’hui, le groupe de Visegrad est perçu comme le fauteur de troubles au sein de l’Union européenne, et le premier ministre slovaque ne veut pas faire parti de cet agenda.

Robert Fico a même annoncé vouloir accueillir 100 demandeurs d’asile dans le cadre du programme européen de relocalisation des réfugiés en provenance de Grèce et d’Italie… (selon ce programme conclu en septembre 2015, la Slovaquie devait accueillir 902 personnes ; au 31 juillet 2017 elle en avait accueilli 16)

C’est un revirement qui n’a rien à voir avec un engagement humanitaire, un souci de solidarité au niveau européen. C’est, là aussi, une posture pragmatique qui ne lui coûte pas grand-chose, tout en lui faisant gagner du crédit auprès de ses partenaires européens. Qu’est-ce que 100 personnes pour un pays de plus de 5 millions d’habitants ? Que ce soit en termes d’infrastructures, de dépenses budgétaires, cela ne représente rien – d’autant que cet accueil est financé par les fonds européens. Si le premier ministre avait annoncé la venue de 10 000 personnes, là j’aurais vu quelque chose de substantiel.

Il faut savoir qu’en Slovaquie, la plupart des politiciens sont d’accord pour s’opposer au programme de relocalisation. Il y a malheureusement une sorte de consensus national en grande partie partagé par la population. Pas plus que la Pologne ou la Hongrie, la Slovaquie n’est un acteur responsable et fiable sur le dossier migratoire.

Or, il y a une dizaine d’années, la Slovaquie avait accueilli environ 12 000 migrants dans le cadre d’un programme coordonné par le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés. Il s’agissait de personnes en provenance des Balkans, mais aussi d’Asie et du Pakistan en particulier. À l’époque, on était très loin de l’ampleur des arrivées en Europe de 2015, et ces installations n’avaient pas du tout suscité l’hostilité qu’on observe depuis 2015. Il me semble que les réseaux sociaux, l’information immédiate et les stratégies de communication ont complètement changé la donne aujourd’hui. Tout à coup, les gens se sont mis à voir l’arrivée de réfugiés comme un problème.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale