Etats-Unis: contre les armes à feu, la stratégie du retard

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Une étude suggère une approche novatrice du contrôle des armes aux États-Unis : le délai obligatoire entre l'achat et la livraison d'un pistolet ou d'un fusil, mis œuvre dans certains Etats, a entraîné une baisse du nombre de victimes de coups de feu, affirment deux chercheurs.

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Alors que la plus terrible tuerie de masse de l’histoire des États-Unis, perpétrée par Stephen Paddock à Las Vegas, est encore dans toutes les mémoires, une étude universitaire suggère une approche novatrice de la politique de contrôle des armes à feu : instaurer un délai obligatoire de quelques jours entre l’achat d’une arme et sa livraison pourrait sauver chaque année des centaines de vies dans tous les États-Unis, affirment Deepak Malhotra, professeur à la Harvard Business School, spécialiste de la négociation et de la résolution de conflits, et Michael Luca, économiste dans le même établissement.

Dans les États où existe un délai obligatoire entre achat et livraison d'une arme à feu, le nombre de tués par balle est plus bas. © Reuters/Jim Young Dans les États où existe un délai obligatoire entre achat et livraison d'une arme à feu, le nombre de tués par balle est plus bas. © Reuters/Jim Young

Une étude australienne avait déjà montré, en 1995, qu’une période d’attente entre l’achat et la possession effective d’une arme faisait baisser le taux de suicide. Malhotra et Luca ont repris le problème de manière plus complète et plus approfondie. Leur recherche, menée avec l’aide d’un étudiant, Christopher Poliquin, est publiée dans la revue Pnas (les comptes-rendus de l’académie des sciences américaine).

Ils ont utilisé le fait que dans certains États américains, il existe une loi qui oblige l’acquéreur d’un pistolet ou d’un fusil à attendre entre deux et sept jours entre le moment où il achète son arme et celui où elle lui est effectivement fournie. Selon les deux chercheurs, ce délai « peut créer une “période de refroidissement” qui réduit la violence en retardant la possession de l’arme après qu’un état émotionnel viscéral est passé ».

Autrement dit, l’idée est que si une personne achète une arme dans un moment de rage meurtrière ou sous l’effet d’une pulsion suicidaire, le fait d’avoir à attendre peut permettre que l’individu revienne à un état psychologique plus stable et donc éviter un passage à l’acte. Des recherches ont montré que les réactions viscérales comme la colère, qui peuvent engendrer des violences, sont transitoires. Par exemple, une étude a montré qu’au cours du championnat de la National Football League, on constatait une augmentation temporaire de la violence domestique juste après une défaite de l’équipe locale.

Pour vérifier leur hypothèse, Malhotra et Luca ont comparé les taux d’homicides ou de suicides dus à des coups de feu entre les États où il existe des lois retardant la livraison d’une arme et ceux qui n’ont pas une telle loi. De 1970 à 2014, des lois instaurant un délai obligatoire de deux à sept jours entre l’achat et la possession effective d’une arme à feu ont été appliquées, pendant au moins un an, dans 43 États ainsi que dans le district de Columbia (où se trouve Washington).

Les deux chercheurs ont analysé statistiquement les données. Ils démontrent que dans les États où existe un délai obligatoire entre achat et possession d’une arme, on compte en moyenne 17 % de meurtres en moins, et de 7 à 11 % de suicides en moins, que dans les États où il n’y a pas de restriction.

Luca et Malhotra estiment qu’il ne s’agit pas d’une simple corrélation, mais qu’il y a une relation causale entre l’instauration d’un délai obligatoire pour acheter une arme et la réduction de la violence. Pour étayer cette interprétation, ils ont analysé une période particulière, entre 1990 et 1998, pendant laquelle la politique fédérale a imposé à de nombreux États de mettre en place des périodes d’attente. En février 1994 est entrée en vigueur une loi appelée le « Brady Handgun Violence Prevention Act », ainsi nommée en hommage à James Brady, grièvement blessé lors de la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan en 1981.

La loi Brady, destinée à prévenir la violence due aux armes de poing, imposait de vérifier le passé des acheteurs, avec une période d’attente obligatoire de cinq jours au moment de l’achat afin de permettre une vérification sérieuse. En pratique, comme certains États avaient déjà une réglementation similaire, la loi Brady n’a changé la situation que dans 19 États. Après 1998, la mise en place d’un système de vérification instantanée, par un dispositif informatique, a conduit à supprimer le délai de cinq jours.

Malhotra et Luca ont analysé en détail les données en fonction des situations précises des différents États. Ils concluent que pendant la période où la loi Brady était en vigueur, l’existence de périodes d’attente a entraîné une réduction importante et statistiquement significative de la violence par armes à feu (17 % de meurtres en moins là encore, et une baisse de 6 % pour les suicides).

Au total, les auteurs de l’étude estiment que de 1970 à 2014, l’existence de périodes d’attente dans une partie des États américains a permis de sauver 750 vies par an. Si les périodes d’attente étaient étendues à tout le pays, ce sont 910 vies supplémentaires qui seraient sauvées annuellement, selon Luca et Malhotra.

Cela constituerait une amélioration importante, même s’il faut bien constater qu’un millier de morts en moins annuellement ne représenterait qu’une petite fraction des décès par armes à feu aux États-Unis. Aujourd’hui, les homicides, suicides et accidents par armes à feu tuent plus de 33 000 Américains chaque année, autant que les accidents de voiture et autres véhicules motorisés. Ce nombre constitue un record dans les pays développés. Pour que les États-Unis se retrouvent, par exemple, au niveau de la Finlande, il faudrait qu’il y ait 20 000 morts en moins par an, et non 1 000.

Pour autant, la démarche de Malhotra, Luca et Poliquin fournit un angle d’attaque intéressant pour relancer la discussion sur le contrôle des armes aux États-Unis. Ce débat est systématiquement bloqué par un lobby des armes très puissant, emmené par la très influente NRA (National Rifle Association).

Même après la tuerie de Las Vegas, la NRA a jugé plus important de condamner « l’hystérie » des partisans de la limitation des armes que de remettre en cause leur commerce (voir dans The Independant). Et Donald Trump a estimé qu’il était urgent d’attendre.

Il faut aussi rappeler que le sujet est si sensible outre-Atlantique qu’il est interdit d’utiliser l’argent de l’État fédéral pour étudier la violence par les armes à feu ! C’est ce que précise le texte qui régit le financement des CDC (Centers for disease control ou Centres de contrôle des maladies, organismes de recherche sur les épidémies et causes de mortalité). Malhotra et son équipe sont financés par la Harvard Business School, une université privée, et n’ont pas de financement public.

La revue Science révèle que l’étude des chercheurs de la Harvard Business School est prise au sérieux, au moins par certains politiques : un élu démocrate de l’Illinois, Raja Krishnamoorthi, membre de la Chambre des représentants, a proposé un texte visant à instaurer, à l’échelle nationale, une période d’attente de trois jours entre l’achat d’un fusil et sa livraison effective.

Étant donné la virulence de l’opposition politique à tout contrôle des armes, Malhotra et Luca ne misent guère sur l’adoption de ce texte. Mais en présentant des données concrètes, prouvées objectivement, ils espèrent que leur recherche contribue à un changement de l’attitude des législateurs. À suivre.

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