Migrations

Droit d’asile bafoué à la frontière UE-Biélorussie : le silence de Macron

Depuis des semaines, quelques milliers de migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Pour l’heure, ni la Pologne ni le reste de l’UE ne sont prêts à les accueillir, leur laissant pour seule alternative un retour au pays d’origine ou des conditions de vie extrêmes pouvant conduire à la mort. Emmanuel Macron, un temps favorable à un minimum de répartition dans l’UE, brille par son silence.

Nejma Brahim

18 novembre 2021 à 18h51

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La situation perdure et empire chaque jour. Mardi 16 novembre, les soldats polonais ont usé de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour repousser des migrants qui auraient tenté de passer la frontière en leur jetant des pierres. Selon le ministère de la défense polonais, une centaine de personnes a été arrêtée dans la nuit de mercredi à jeudi, après avoir tenté de franchir la frontière.

Depuis plusieurs semaines, quelques milliers de migrants, principalement originaires du Kurdistan irakien, de Syrie, du Yémen ou du Liban, sont bloqués à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, après avoir réussi à rejoindre Minsk par avion, sur « invitation » du régime biélorusse dans une tentative de déstabilisation de l’Union européenne (lire ici ou nos articles à ce sujet).

En France, les réactions sont timides, lorsqu’elles ne sont pas immondes. Pour l’heure, l’exécutif se contente de manifester sa « solidarité » avec la Pologne, qui « protège » ses frontières, et donc, par ricochet confortable, celles de l’Union européenne tout entière. Pourtant, la Pologne bafoue depuis des mois le droit international, en refoulant les migrants qui tentent le passage même lorsqu’ils peuvent prétendre à une protection.

Des personnes migrantes voulant entrer en Pologne dans un camp près du poste-frontière de Bruzgi-Kuznica, à la frontière biélorusse-polonaise, le 17 novembre 2021. © Photo Maxim Guchek / Belta / AFP

Le pays a déclaré l’état d’urgence dans une zone forestière à la frontière, devenue inaccessible aux ONG, médecins bénévoles et journalistes, et les migrants y ont été abandonnés à leur sort, sans aide humanitaire. Une dizaine de personnes y ont déjà perdu la vie et une majorité d’exilés ayant tenté d’en sortir, côté polonais, ont été refoulés vers la Biélorussie.

Malgré tout, ni la France ni l’UE ne se sont positionnées pour dénoncer ces abus. Depuis la forte militarisation des frontières polonaises au cours de ces dernières semaines, l’instrumentalisation de la détresse humaine est reconnue de toute part, mais personne ou presque ne propose d’accueillir les quelque 3 000 migrants coincés face aux barbelés polonais, femmes et enfants inclus, confrontés à des conditions de survie extrêmes (lire ici leurs témoignages). N’est-ce pas là la première – et meilleure - des choses à faire ?

La France solidaire de la Pologne pour tenir les frontières de l’UE

Emmanuel Macron s’était montré favorable à un mécanisme de répartition « automatique » au sein de l’Union européenne s’agissant des exilés accessibles au statut de réfugiés et sauvés en Méditerranée, allant jusqu’à trouver un accord, en 2019, avec l’ancien chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, visant à sanctionner à coups de pénalités financières les pays qui refuseraient d’y participer. La Pologne faisait partie des récalcitrants.

Le chef d’État français avait alors défendu « une position commune pour que tous les pays participent d’une façon ou d’une autre [à l’accueil], ou bien soient pénalisés financièrement ».

Si l’accord intervenait dans un contexte différent et concernait les migrants sauvés en mer par les navires humanitaires, il témoignait d’un embryon de solidarité entre les pays européens de première ligne et les autres. Aujourd’hui, à l’heure d’une grave crise où des vies humaines sont en jeu, la seule « solidarité » affichée par la France se résume à la congratulation de la Pologne et de sa politique de fermeté. Pas question d’accueillir ces personnes pour étudier leur demande d’asile et appliquer ce fameux système de répartition, qui représenterait pourtant, pour chaque pays, moins de 200 personnes.

« Ce système concerne des personnes déjà arrivées en Europe et cherchant à déposer une demande d’asile dans un État membre, justifie l’Élysée auprès de Mediapart. La situation est différente en Biélorussie. Afin de nous assurer que cette instrumentalisation cesse, nous devons trouver une solution décente pour les personnes bloquées à la frontière sans pour autant légitimer la manière dont elles ont été acheminées. »

Lundi 15 novembre, Emmanuel Macron a échangé avec son homologue russe Vladimir Poutine, dans l’espoir que ce dernier intervienne auprès de Loukachenko, le président biélorusse, afin d’apaiser les relations avec l’UE dans ce contexte de crise. « Les deux dirigeants sont convenus de travailler ensemble pour permettre une désescalade sur la crise migratoire, et permettre une implication du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) afin d’apporter une assistance humanitaire », indique l’Élysée. Problème, le HCR, côté polonais, n’a jamais pu intervenir dans la zone où l’état d’urgence a été déclaré, puisque les autorités y interdisent l’accès. « Côté biélorusse, nous avons pu apporter une aide humanitaire aux personnes à la frontière à trois reprises, avec la Croix-Rouge biélorusse, pour leur distribuer des vivres, produits d’hygiène, couvertures et tentes. La dernière mission date du 11 novembre », explique Rafal Kostrzynski, représentant du HCR en Pologne.

Il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière.

Rafal Kostrzynski, représentant du HCR en Pologne

Selon lui, il ne s’agit même pas « d’accueillir » les migrants coincés sur place, car cela relèverait « de l’hospitalité ou d’une forme de courtoisie », mais d’appliquer le droit international et la convention de Genève, dont la Pologne est signataire.

« Les solutions existent, il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière. C’est d’ailleurs souvent de manière irrégulière qu’ils échappent à une situation de danger. » Et de relativiser les chiffres, accentués par les images médiatisées de personnes massées à la frontière : « On parle de quelques milliers de personnes, c’est donc tout à fait gérable. Elles doivent pouvoir être protégées si besoin, et sinon, renvoyées dans le cadre d’une procédure digne. »

Sollicité par Mediapart, le secrétaire d’État aux affaires étrangères n’a pas pu donner suite à l’heure où nous publions cet article. Mais dans une interview accordée à Sud Ouest, Clément Beaune a affirmé que la France devait être « ferme tout en respectant [ses] valeurs, à savoir ne pas basculer dans une politique inhumaine qui ne respecterait pas le droit d’asile et les droits humains ». « Pour [les migrants] qui sont rentrés dans l’Union européenne, il faut appliquer les procédures normales qui aboutissent, selon le droit, à l’accueil ou à une reconduite », a-t-il poursuivi, rappelant que les Européens devaient « répondre de façon unie et solidaire pour tenir [leur] frontière en soutenant la Pologne ».

Soutien aux autorités polonaises dans leur volonté de préserver leurs frontières, qui sont aussi les frontières de l’Union européenne.

Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères

Présent au Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE, réuni à Bruxelles lundi 15 novembre, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian devait de son côté exprimer la « solidarité totale de la France avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie face à l’instrumentalisation inacceptable des flux migratoires par le régime biélorusse », soulignant que la France confirmerait son accord pour « l’adoption d’un cinquième paquet de sanctions de l’Union européenne » à l’encontre de la Biélorussie. « Soutien aux autorités polonaises dans leur volonté de préserver leurs frontières, qui sont aussi les frontières de l’Union européenne », a-t-il également déclaré.

« Comment faire en sorte de ne pas céder à cet ignoble chantage qui vise à défier notre souveraineté européenne et en même temps répondre à notre devoir d’humanité, valeur cardinale de notre projet européen qui nous commande de protéger celles et ceux qui sont persécutés ? », l’a interrogé la députée LREM Anne Genetet. Seuls le « soutien à l’aide humanitaire » et le « soutien aux initiatives prises pour respecter le besoin de protection des migrants en matière d’asile » ont été soulevés par le ministre, renvoyant au rôle du HCR, sans envisager l’accueil des personnes sur le sol européen. « Il s’agit d’éviter que les flux ne s’amplifient », a-t-il conclu. Et même de renvoyer les personnes chez elles.

Un premier « retour humanitaire » organisé ce jeudi

Jeudi 18 novembre, un premier vol de rapatriement, sur la base du « volontariat », devait partir de Minsk en direction de Bagdad, avec à son bord quelque 400 ressortissants irakiens. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, n’a pas manqué de vanter les « retours humanitaires » au micro de France Inter lundi, préférant botter en touche lorsqu’il lui est demandé si la France doit accueillir ces migrants.

« On s’est accordés [avec la Russie] sur des mesures pour casser les routes utilisées par les passeurs et faire intervenir le HCR pour organiser des retours humanitaires. Quand il peut y avoir des retours, il y a des retours », a-t-il assumé.

Si elles ne sont pas éligibles à l’asile en Biélorussie ou qu’elles souhaitent repartir dans leur pays d’origine, c’est possible grâce à ces retours.

Élysée

Pour l’Élysée, il semble logique de laisser la Biélorussie « assumer ses responsabilités en termes d’asile ou de retour vers les pays tiers pour les personnes non éligibles ». « La Biélorussie a contribué à l’acheminement de ces personnes vers son territoire. Les personnes aujourd’hui en danger du fait de la situation à la frontière doivent pouvoir sortir rapidement de cette situation. Si elles ne sont pas éligibles à l’asile en Biélorussie ou qu’elles souhaitent repartir dans leur pays d’origine, c’est possible grâce à ces retours. »

Un non-sens pour le HCR, qui rappelle que le premier « pays sûr » qui se présente à ces migrants reste la Pologne. « On sait bien qu’ils ne peuvent pas demander l’asile en Biélorussie. On ne peut pas laisser les gens souffrir ou mourir à cause d’un conflit politique entre deux États. C’est intenable », déplore Rafal Kostrzynski.

Qu’advient-il de ces personnes une fois rentrées dans un pays qu’elles ont cherché à fuir, alors qu’elles auraient peut-être pu prétendre à une protection ? Qui s’en soucie seulement ? La notion de « volontariat » semble bien relative lorsque les seuls choix qui s’imposent sont de survivre dans un campement de fortune ou de retourner dans un pays où ils craignent peut-être pour leur vie.

Le reste de la classe politique française, à gauche comme à droite et à l’extrême droite, n’a pas montré davantage d’ouverture sur le sujet. « Frontière polonaise : nous ne devons ni accueillir ces migrants ni céder au chantage. Seule la fermeté sera gage d’humanité », a tweeté Éric Ciotti, candidat à la primaire des Républicains.

« Résolument non, il ne faut pas ouvrir la frontière. Nous sommes face à une Europe assiégée par des migrants qui sont instrumentalisés comme une nouvelle arme, une arme migratoire (…). Pour l’Union européenne, l’immigration n’est pas un problème : c’est un projet. L’Union européenne est contre le principe du refoulement [des migrants] », a quant à elle déclaré Marine Le Pen sur le plateau de France Info, faisant fi d’ignorer que cela caractérise une violation du droit international.

La pire réaction vient sans doute du porte-parole de son parti, Julien Odoul, qui est allé jusqu’à affirmer qu’il fallait laisser les migrants mourir de froid à la frontière, le 11 novembre, sur BFMTV. « Il ne faut certainement pas ouvrir cette frontière. Il ne faut certainement pas accueillir ces migrants, dont beaucoup sont potentiellement dangereux », martèle-t-il. « Donc on les laisse mourir de froid derrière les barbelés ? », en déduit le présentateur. La réponse est d’une clarté inouïe : « Bien sûr que oui, bien sûr que oui », insiste-t-il, évoquant une « invasion migratoire » pour tenter de justifier l’impensable. Ce n’est que face à l’insistance du présentateur qu’il finit par rétropédaler et lâcher : « On les laisse en dehors des frontières de l’Europe. »

L’urgence est d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables.

Yannick Jadot, candidat EELV à l’élection présidentielle

Même Jean-Luc Mélenchon n’ira pas jusqu’à dire qu’il faut les accueillir lorsqu’il est interrogé, sur France 3, le 14 novembre. Le présentateur aura dû s’y reprendre à six reprises pour tenter d’avoir une réponse claire : « On les met au chaud, on leur donne à manger, on s’occupe d’eux. » « Mais où ? », lui demande-t-on. « Là où ils se trouvent, ils sont aujourd’hui en Biélorussie. » À la question « faut-il les accueillir en Europe et en France ? », le candidat LFI fait diversion, pour conclure qu’il faut les mettre à l’abri « là où ils sont » : « Là, nous sommes dans la situation où ils sont bloqués [en Biélorussie]. Nous aussi nous sommes censés bloquer les gens qui veulent aller en Angleterre. Alors qu’est-ce qu’on fait, on les laisse passer ou on les garde ? »

Seul Yannick Jadot, eurodéputé EELV et candidat à l’élection présidentielle, aura sauvé l’honneur français et européen, en affirmant que l’urgence était « d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables ». Et d’ajouter : « Je suis effaré par le niveau du débat que nous avons dans notre pays aujourd’hui sur les migrants. On a 4 000 personnes qui ne menacent personne, notre sécurité n’est pas remise en cause, on ne va pas être envahis, et on les laisse mourir dans une forêt en dressant des murs. »

Mercredi, Alexandre Loukachenko et Angela Merkel se sont entretenus par téléphone en vue d’entamer des négociations au niveau européen pour résoudre la crise, rapporte l’AFP. « C’est dans ce contexte que sera étudié le souhait des réfugiés de se rendre en Allemagne », a affirmé le régime biélorusse par le biais de son service presse. Après avoir affirmé que 7000 migrants se trouvaient sur son sol, la Biélorussie a assuré qu'elle organiserait le rapatriement de 5000 migrants, « s’ils le souhaitent », toujours selon l'AFP. Elle a aussi déclaré qu'Angela Merkel négocierait avec l’UE un « corridor humanitaire » pour évacuer les 2000 personnes restantes vers l’Allemagne, ce que Berlin a nié jeudi.

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