Algérie: qui est le général Ahmed Gaïd Salah?

Par Lyas Hallas

Il est l’homme fort de l’Algérie, la seule voix du régime qui réponde aux millions de manifestants. À 79 ans, ce général chef d’état-major de l’armée est un pur représentant du « système » détesté par les Algériens. Au terme d’une carrière sans éclat, sera-t-il celui qui laissera le pays marcher vers la démocratie ?

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Alger, correspondance.-  Depuis deux mois maintenant, il est la seule voix d’un régime algérien aux abois. Avant la démission contrainte d’Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril, quelques lettres attribuées au président ont un temps permis de répondre aux millions de manifestants. Elles n’ont fait que renforcer une révolution inédite, sans précédent depuis l’indépendance du pays en 1962. Depuis, le « système » est aux abonnés absents. Pas un seul discours du premier ministre Bedoui ; pas une déclaration intelligible de ses ministres ; une déclaration a minima du président par intérim, Bensalah, pour annoncer la tenue de l’élection présidentielle le 4 juillet.

Seul un homme, le chef d’état-major de la puissante armée nationale populaire (ANP), se montre et s’exprime. À 79 ans, le général Ahmed Gaïd Salah se retrouve de facto aux commandes du pays et dans un face-à-face quotidien avec un peuple déterminé à engager une transition vers la démocratie débarrassée des figures associées au système Bouteflika.

Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée depuis 2004. © (dr) Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée depuis 2004. © (dr)

Semaine après semaine, un rituel s’installe. Le vendredi, des millions de personnes manifestent sur le thème « Qu’ils dégagent tous ! ». Le lundi ou le mardi, à l’occasion de déplacements mettant en scène la puissance de l’armée et l’autorité incontestée de son chef, le général répond. Le pouvoir algérien, c’est lui. L’organisation de l’après-Bouteflika, c’est toujours lui. La gestion de cette révolution qui emporte le pays, c’est encore lui.

Derrière une lourde langue de bois qui n’a rien à envier au parler soviétique des années 1960, ses discours sont millimétrés. Le général souffle le chaud et le froid. Menaces et ouvertures. Lignes rouges et concessions. Le résultat ? Il demeure impossible de répondre à la seule question qui taraude les Algériens : l’armée, colonne vertébrale du régime politique, imposera-t-elle son choix – comme elle l’a fait depuis 1962 ? Ou laissera-t-elle le processus révolutionnaire déboucher sur « la démocratie et la liberté » tant espérées par les Algériens ?

Voilà donc un pays entier suspendu aux choix d’un vieux général à l’embonpoint marqué et de son état-major. Jusqu’alors, l’homme était décrit comme transparent, rustre, colérique avec ses officiers, courtisan et docile avec le président Bouteflika, qu’il avait assuré publiquement de son « indéfectible soutien ».

Mais voilà que le général, qui a contraint à la démission le président, fait cavalier seul. Il sabre le clan du frère, Saïd Bouteflika. Il menace publiquement de poursuites l’ex-général général Mediène, dit « Toufik », qui a été pendant plus de 20 ans le tout-puissant patron du DRS, les services de renseignement, et qui est aujourd’hui accusé de comploter dans l’ombre. Il demande que des enquêtes judiciaires s’ouvrent ou s’accélèrent contre des hommes d’affaires liés au clan présidentiel.

À 79 ans, Gaïd Salah tente-t-il de sauver ce qui peut l’être du « système » – dont il est un pur produit – en éliminant ses figures les plus honnies, ou se découvre-t-il de nouvelles ambitions ?

« Combien d’années puis-je durer pour vous ? Dix ans, quinze ans ? » C’est la question qu’il posait régulièrement à ses officiers alors qu’il était déjà à l’âge de prendre sa retraite. Chef de l’armée algérienne depuis 2004, vice-ministre de la défense depuis 2013, il forme avec le général Ben Ali Ben Ali, chef de la Garde républicaine, le duo des derniers vétérans de l’armée de libération nationale (ALN) encore actifs.

« J’espère qu’il aura la sagesse de laisser faire les urnes en 2019 », disait le général Rachid Benyelles, ancien chef des forces navales et ancien secrétaire général du ministère de la défense dans les années 1980. C’était il y a deux ans, en mai 2017. Le projet d’un cinquième mandat de Bouteflika n’avait pas encore pris forme. Fin connaisseur des arcanes du régime, Rachid Benyelles savait que le pouvoir de Bouteflika tenait grâce au soutien du chef d’état-major de l’armée.

Originaire d’Ain Yagout, dans la wilaya (département) de Batna (à 390 kilomètres à l’est d’Alger), où il est né le 13 janvier 1940, Ahmed Gaïd Salah rejoint les rangs de l’armée de libération nationale à l’âge de 17 ans, en 1957. Désigné chef d’une compagnie de l’armée des frontières que dirige Houari Boumédiène, il reste à la base de l’ALN en Tunisie jusqu’à l’indépendance du pays. Il commande ensuite l’une des unités qui participent à la guerre israélo-arabe de 1967, appelée « guerre des Six-Jours ».

Entre 1969 et 1971, il bénéficie d’une formation en artillerie à l’académie militaire soviétique de Vystrel. En 1972, Gaïd Salah décroche son premier poste important. Le voilà jusqu’en 1976 nommé chef du secteur opérationnel centre de la 3e région militaire, frontalière avec le Maroc et le Sahara-Occidental.

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Lyas Hallas est un journaliste indépendant basé à Alger. Il a déjà publié plusieurs articles sur Mediapart (à lire ici).