Dossier. L’Egypte sous le joug du maréchal Sissi Entretien

Lina Attalah: «J’avais moins peur sous Moubarak»

Lina Attalah, directrice du site égyptien Mada Masr, un des derniers espaces de liberté médiatique en Égypte, fermé au printemps dernier par les autorités, revient pour Mediapart sur la situation politique du pays. Et décrit une répression chaotique qui vient d'amener le pouvoir à fermer des centaines de sites web.

Joseph Confavreux et Rachida El Azzouzi

19 décembre 2017 à 19h19

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Le site d’information Mada Masr a été créé en Égypte en 2013, dans la foulée de la révolution ayant abouti au départ de Hosni Moubarak. Il s’est imposé, en quelques années, comme l’un des médias les plus libres et indépendants du pays. Il a été fermé au printemps 2017, en même temps que d’autres sites web égyptiens, alors que la répression envers les opposants au pouvoir du maréchal Sissi va toujours croissante.

En dépit de cette fermeture, Lina Attalah, cofondatrice et rédactrice en chef de Mada Masr, poursuit ses activités à haut risque de journaliste. Pour Mediapart, elle revient sur la situation de l’information en Égypte, la nature du pouvoir égyptien et la politique menée par les pays européens, et la France en particulier, vis-à-vis de l’Égypte de Sissi. Entretien.

Les violations des droits humains se multiplient en Égypte et sont sans précédent. Documenter, dénoncer, critiquer cette répression massive est devenu très risqué. Vous êtes régulièrement la cible du régime qui tente d’éliminer tout espace critique. En mai dernier, vous étiez l’un des premiers sites électroniques à être bloqué avec une vingtaine d’autres – désormais ce sont plus de quatre cents sites qui sont empêchés. Comment travaillez-vous dans ce contexte ?

On me pose régulièrement cette question, mais je ne me la pose pas comme cela. Si Mada Masr n’existait pas, je ne vois pas trop comment je pourrais travailler en Égypte. Ce site d’information donne un sens à nos vies. Ce travail est une raison d’être, donc on ne se pose pas trop la question de savoir comment on fait au quotidien. C’est à la fois un mode de vie et de survie, qui me permet de rester en Égypte. Si Mada Masr fermait, je ne sais pas si je pourrais continuer à vivre en Égypte.

Votre site a été bloqué au printemps. Le plus étonnant est peut-être qu’il ait été bloqué aussi tard, au vu de son indépendance…

On croit souvent qu’il existe un autoritarisme limpide et cohérent de la part du pouvoir, mais ce n’est pas le cas. C’est différent de l’époque de Moubarak, où on connaissait les lignes rouges. Aujourd’hui, je ne vois pas de régime politique, même pas de politique, à vrai dire. Les choses sont gérées de façon chaotique, donc je serais bien incapable d’expliquer pourquoi ils ont attendu tout ce temps pour bloquer quatre cents sites web. Si j’avais été à leur place, j’aurais fait ça progressivement, pour que ce soit moins visible. Mais ils ne travaillent pas comme cela. Ils n’ont pas de stratégie de répression claire.

Que vous reste-t-il comme marge de manœuvre ?

La marge, c’est nous qui la créons. C’est nous qui la préservons et essayons de l’élargir au fur et à mesure, même si ce n’est pas facile. Même si notre site est bloqué, notre contenu reste accessible à la plupart de nos lecteurs.

En réalité, on essaye de ne pas trop se casser la tête à comprendre comment ils agissent, à avancer des théories sur leur mode de répression. Le blocage massif des sites web, c’est effectivement quelque chose de nouveau en Égypte, un pays qui ne bloquait pas les sites web, contrairement à la Tunisie ou à la Syrie. Cela allait à l’encontre de la politique néolibérale égyptienne qui craignait par-dessus tout de pénaliser l’environnement de l’investissement économique et financier. On mettait les blogueurs en prison, mais on ne bloquait pas les sites. Le blocage de quatre cents sites est donc inédit, mais on laisse aux sociologues et aux politologues le soin d’approfondir les théories de la pratique du pouvoir aujourd’hui en Égypte.

Et il faut ajouter que, jusqu’à maintenant, personne du gouvernement n’a ouvertement dit que ces sites web étaient bloqués. C’est une « force invisible » qui a fait cela… Le fait qu’on ne connaisse pas les lignes rouges du pouvoir nous a aussi permis de ne pas nous embarrasser de trop de précautions, et de gagner un lectorat plus large, qui a pu constater qu’on ne pratiquait aucune autocensure.

Est-ce que vous savez combien de personnes vous lisent et qui elles sont ?

Avant le blocage, on avait 300 000 visiteurs uniques par mois. Bien sûr, le blocage a affecté cela. Ce n’est pas nul, mais cela a baissé, d’autant qu’ils ont aussi bloqué Tor, les VPN et les logiciels grâce auxquels on accédait aux sites web. Heureusement, notre contenu est accessible par Facebook, et les consultations par cet intermédiaire ont beaucoup augmenté. Le problème est que, par les plateformes de Facebook, il est très difficile de connaître le volume et la qualité de lectorat, qui nous lit, depuis quel pays…

Est-ce qu’il reste une opposition en Égypte ?

Oui. Ceux qui ont décidé de rester dans le pays, et ont souvent commencé à se battre avant le soulèvement de 2011, luttent sous d’autres formes, au sein de petites organisations politiques, de petits sites web, d’organisations de défense des droits de l’homme, de promotion des droits des femmes. Même si toutes ces personnes sont ciblées par la répression, elles existent encore.

Quelles différences faites-vous entre le régime Moubarak et le pouvoir actuel ?

J’avais moins peur sous Moubarak. Aujourd’hui, j’ai peur la plupart du temps. L’année passée, au milieu des tracas et des interrogations, j’ai pu me dire que c’était le moment de quitter l’Égypte. Était-ce de la lucidité, de la paranoïa, l’effet des différences entre le régime de Moubarak et celui de Sissi ou simplement le fait de prendre de l’âge ?

Pour ce qui concerne la liberté des médias, c’est complètement différent. J’ai travaillé comme journaliste sous Moubarak, et c’était intéressant de voir l’émergence de médias privés qui ont donné un autre narratif que celui des médias d’État avec lesquels l’Égypte a vécu jusqu’aux années 2000. Même si ces médias, dans lesquels j’ai travaillé, avaient leur propre agenda politique et économique, on pouvait savourer une forme de liberté, même si elle n’était pas totale. On a formé des communautés de journalistes indépendants, qui n’existent plus aujourd’hui, maintenant que ces médias privés se sont transformés en machines de relations publiques à côté des médias étatiques. Actuellement, les journalistes indépendants sont plus rares. Donc j’ai davantage peur et je me sens davantage seule. Et les deux dimensions sont bien sûr liées.

Les élections présidentielles qui devraient avoir lieu au printemps prochain suscitent-elles votre intérêt ?

Je ne pense pas que ça va changer les choses. Sissi va probablement rester au pouvoir. Mais je considère les élections, en général, comme un moment politique qu’il faut capter d’une façon ou d’une autre. C’est un moment où les gens parlent entre eux, pendant lequel même la désinvolture ou l’abstention constituent des attitudes politiques.

Que pensez-vous de l’annonce faite par Sissi qu’il ne briguera pas encore un autre mandat s’il est réélu, comme c’est plus que probable, au printemps prochain ?

Tous ceux qui sont arrivés au pouvoir après 2011 savent bien que, même s’ils ont restauré l’autoritarisme, la révolution continue d’agir comme un spectre. Toutes les autorités qui sont arrivées au pouvoir dans l’après-révolution, des Frères musulmans jusqu’à Sissi, ont compris qu’un homme ne pouvait plus rester à vie au pouvoir.

« Il faut arrêter le soutien inconditionnel à Sissi », titrait sur sa page d’accueil Mada Masr à la veille de la visite de Sissi en France en octobre dernier. Cet « appel au président Macron » était signé par Bahey eldin Hassan, directeur du Cairo Institute for Human Rights Studies, exilé en France depuis 2014, et Dimitris Christopoulos, président de la Fédération internationale des droits de l’homme, (FIDH). Est-ce que la mansuétude de grands dirigeants internationaux de pays démocratiques, à l’instar d’Emmanuel Macron vis-à-vis de Sissi, vous étonne encore ?

Il a existé des moments où la pression de l’étranger pouvait influencer la situation en Égypte en ce qui concerne les libertés, les droits en général. Les pays européens sont des interlocuteurs importants. Même si nos autorités ont confiance en elles, parce qu’elles constatent qu’elles ont le soutien des pays occidentaux, elles sont en partie vulnérables aux pressions et critiques.

Cela dit, je ne suis pas surprise de la mansuétude actuelle, puisque ces moments de pression ou de protestation ont été assez rares et que la réalité est faite de rapports de force et d’intérêts mutuels. L’intérêt de la France vis-à-vis de l’Égypte porte avant tout sur les migrations, le terrorisme, la stabilité régionale par rapport à Israël et les intérêts économiques, notamment à travers les ventes d’armes. On ne peut donc pas trop s’attendre à ce que les choses soient différentes. Ça ne me surprend pas, ça ne me dégoûte plus, j’ai atteint une forme d’indifférence.

Mada Masr est né dans l’euphorie soulevée par la révolution de 2011. Que reste-t-il de cet espoir ?

Le principe de la liberté a été à nouveau cultivé dans l’esprit de la population. J’entends les gens parler davantage de liberté, beaucoup plus qu’avant. Même si c’est une notion abstraite, même si, à plein d’égards, on vit le contraire même de la liberté, les Égyptiens savent qu’ils y ont droit. Donc, bien sûr, on est dans une période d’autoritarisme et d’ultranationalisme, mais il existe une ligne parallèle et souterraine centrée sur cette question de liberté. C’est un motif d’espoir pour moi.

Cette ligne de liberté et de progrès a débuté avec un grand spectacle place Tahrir. Il faut maintenant penser la résistance et la liberté différemment, comme un style de vie et de pensée qui n’est pas près de passer ou de s’éteindre.

Joseph Confavreux et Rachida El Azzouzi


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