Le 21-F s’installe comme un rendez-vous annuel de l’opposition bolivienne

Par Alice Campaignolle

À huit mois de la présidentielle, l’opposition à Evo Morales a fait du 21 février, date anniversaire du référendum de 2016 perdu par le président sortant, un rendez-vous pour l’alternance. La scène politique bolivienne est plus polarisée que jamais.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Trois ans de réflexion, pour l'opposition bolivienne. En 2016, à la question « Êtes-vous d’accord avec la réforme de l’article 168 de la Constitution pour que le ou la présidente et le ou la vice-présidente puissent être réélu deux fois consécutives ? », ils ont été 51,3 % à répondre non, ne voulant pas qu’Evo Morales se présente une nouvelle fois en 2019.

Le président indigène, le premier du pays et quasiment du continent, avait d’abord été élu en 2005, puis réélu en 2009 avec une majorité écrasante de 64 %. Pour contourner la Constitution de l’État plurinational, qu’il a lui-même fait rédiger et voter à son arrivée au pouvoir, et qui précise l'impossibilité d'aller au-delà de deux mandats consécutifs, il a en 2014 obtenu une autorisation du tribunal constitutionnel, se faisant à nouveau réélire avec 61,3 % des votes.

Après ce triomphe, « Evo » n'entend pas en rester là, et le répète sans cesse : « Lorsque j’arrive dans les villages, les foules crient mon nom. Comment pourrait-on empêcher ces gens de voter pour moi ? » Pour lui et son gouvernement, l’échec du référendum de 2016 est dû à une campagne mensongère de la droite. Il fait référence à cette affaire, digne d’une « telenovela », révélée quelques semaines avant le vote et selon laquelle celui qui n’était pas encore président aurait eu en 2005 une relation avec une jeune femme de 17 ans, Gabriela Zapata, avec qui il aurait eu un enfant caché.

Des années après, la jeune femme se retrouve gérante commerciale d’une entreprise chinoise qui passe des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec l’État. Et c’est la même Gabriela Zapata qui utilise les locaux de certains ministères pour ses rendez-vous… Toutes ces révélations, et les doutes qui planent sur l’attribution de contrats publics à l’entreprise, sont un « tissu de mensonges », selon le président et son entourage, des « calomnies » qui lui ont fait perdre le référendum.

Des opposants à Evo Morales protestent contre la tenue de primaires, le 27 janvier 2019 à La Paz. © REUTERS/David Mercado Des opposants à Evo Morales protestent contre la tenue de primaires, le 27 janvier 2019 à La Paz. © REUTERS/David Mercado

Depuis, pour le MAS (le parti d’Evo Morales), le 21 février est « le jour du mensonge », et dès le mois de décembre 2016, les têtes pensantes du parti ont mis en place un « plan de bataille » pour que le leader puisse se présenter à nouveau. Le 29 novembre 2017, après un recours présenté par le parti, le tribunal constitutionnel reconnaît que les « droits politiques » des citoyens établis par la Convention américaine des droits humains passent avant la limite de mandats imposée par la constitution bolivienne. Evo Morales a enfin obtenu l’autorisation légale pour une nouvelle candidature.

Pour les militants du parti présidentiel, la Bolivie n’a jamais connu meilleur chef de l’État. Grâce à lui le pays se relève et, avec un PIB au-dessus des 4 % depuis une décennie, c’est effectivement l’une des économies en meilleure forme du continent. Avec un taux de pauvreté qui est passé de 60 % de la population en 2006 à 36 % en 2017, la Bolivie se porte mieux que jamais, certainement mieux que durant la période néolibérale qui a précédé.

Si la hausse du prix des matières premières n’est pas étrangère à cette situation, Evo Morales s'est imposé comme le président des pauvres, celui qui s’est intéressé à ceux que l’on appelait jusque-là les « Indiens », mot extrêmement péjoratif dans le pays qui qualifie les populations indigènes peu éduquées, venant des zones rurales.

Mais rien n’y fait : malgré ces avancées, la cote d’opinion d'« Evo » est en baisse, voire en chute libre, dans les sondages de ces dernières années. La corruption, endémique dans le pays, ne passe plus dans la population, l’état des hôpitaux publics indigne autant que le manque d’investissement dans l’éducation. Le non-respect du référendum a été le reniement de trop.

Lors des manifestations contre l’actuel gouvernement, on entend souvent scander : « Nous ne voulons pas finir comme le Venezuela, nous nous battrons jusqu’au bout. » Et les primaires organisées en janvier, les toutes premières en Bolivie, n’ont pas vraiment aidé l’actuel président. Voulues par le gouvernement, elles ont été qualifiées de « mascarade » par l’opposition, car il n’y avait pour chaque parti qu’un binôme de candidats possible. « C’est un gaspillage d’argent sans aucun intérêt », a protesté Carlos Mesa, le principal opposant, selon qui elles n’ont été qu’un stratagème pour tenter de légitimer la candidature du président.

Aujourd’hui, la scène politique bolivienne est plus polarisée que jamais. Les « anti- » et les « pro- » Evo sont irréconciliables. Lors des manifestations, si les deux camps se rencontrent, le ton monte systématiquement et les insultes pleuvent. Cette année, les partisans d’Evo Morales ne sortiront pas dans les rues le 21 février. Afin, disent-ils, de « garder leurs forces pour les élections d’octobre », eux qui habituellement ne voulaient pas laisser la rue à leurs adversaires en ce jour si symbolique.

En revanche, les opposants s’organisent dans toutes les villes du pays, pour rappeler que « la Bolivie a dit non » et faire de ce 21 février le « jour de la démocratie ». Plusieurs milliers de personnes sont attendues dans les rues de La Paz, Santa Cruz, Cochabamba, Tarija… Alors que ces dernières semaines, la ferveur des opposants est retombée après l’autorisation faite à « Evo » d'une nouvelle candidature, et surtout face à l’absence de réaction des institutions internationales, l’opposition va devoir montrer sa force et prouver qu’elle est plus vivante et unie que jamais.

Les « plateformes citoyennes » réunies autour du sigle « 21F » n'ont pour l'heure pas réussi à aller au-delà de l'hostilité envers l’actuel président ; les comités civiques et autres vigies de la démocratie n'ont que très peu, voire pas du tout, de propositions ; et pour le moment, à huit mois du scrutin, les différents candidats à la présidentielle, y compris Evo Morales, n’ont aucun programme.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale