Mondial: Brésil-Argentine, comme il est bon de se détester

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Des milliers de supporters argentins occupent Rio de Janeiro et déploient leurs banderoles : « Dieu est Maradona, le Pape est François, le Roi est Messi ». Depuis 1950, la concurrence entre les deux pays n'a jamais cessé. Et les Brésiliens sont tous d'accord : « Gagner c’est bon, mais battre l’Argentine, c’est encore meilleur. »

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Rio de Janeiro, de notre correspondante.  Sur la plage de Copacabana, il y a le bleu du ciel, celui de la mer… et celui des maillots des milliers de supporters argentins. À la veille de leur première rencontre, contre la Bosnie, dans le stade du Maracana, Rio de Janeiro a vu débarquer des cohortes d’« hermanos », comme on qualifie ironiquement les frères du grand voisin, pour s’installer dans la « ville merveilleuse » plusieurs jours durant. Un fait inédit qui a fait les gorges chaudes de la presse : l’Argentine était absente de la coupe du monde de 1950, la première organisée au Brésil.

Pour arriver, les voisins pénalisés par un taux de change très défavorable ont emprunté la route, pour la majorité d'entre eux. Quatre jours à bord de camionnettes dans lesquelles ils dorment aussi, et qui défilent désormais le long de la plage, traînant de gigantesques drapeaux. Sur la plage, ils ont sorti ballons et banderoles, assurant que « Dieu est Maradona, le Pape est François, le Roi est Messi ». Un sosie du Saint-Père fait d’ailleurs fureur : il déambule à quelques pas du Copacabana Palace, sa soutane blanche rehaussée par les visages des génies de la balle, Lionel Messi et Diego Maradona.

Aux supporters qui se pressent autour de lui, le pape distribue des petits papiers qu’il a auparavant bénis. On peut y lire une injonction : « Faites la pagaille ».

Un sosie du pape François: «Faites la pagaille» © Lamia Oualalou Un sosie du pape François: «Faites la pagaille» © Lamia Oualalou

Banderole: « Dieu est Maradona, le Pape est François, le Roi est Messi » © Lamia Oualalou Banderole: « Dieu est Maradona, le Pape est François, le Roi est Messi » © Lamia Oualalou

Sur l’avenue Atlantica à Copacabana. © Lamia Oualalou Sur l’avenue Atlantica à Copacabana. © Lamia Oualalou

Les touristes s’exécutent si bien qu’ils finissent par bloquer la circulation de l’avenue Atlantica, le long de la plage. La police intervient, lance des lacrymogènes, disperse une partie de la foule. Mais rien à faire, l’atmosphère bon enfant se poursuit. Même spectacle au stade, littéralement envahi par les supporters argentins. « On se croirait à la Bombonera », répète le commentateur de la Globo, principale chaîne de télévision, en référence au plus beau stade de Buenos Aires.

Comme lui, les Brésiliens sont incrédules : car si les Argentins sont là pour encourager leur équipe, ils ne démontrent aucune animosité à l’égard de leurs hôtes. Hormis la classique provocation sur la supériorité de Maradona à l’égard de Pelé, ils affichent surtout le bonheur de profiter d’un hiver austral beaucoup plus clément sur ces latitudes que sur leurs terres et de la bonne humeur des cariocas. Ils ne peuvent s’empêcher de trouver ridicule la promesse du maire de Rio de Janeiro Eduardo Paes de « se tuer si les Argentins gagnent la coupe ».

« Alors que les Argentins n’ont emporté que deux fois le Mondial, contre cinq fois pour le Brésil, ils sont élevés au rang de principal rival », souligne Ronaldo Helal, sociologue du sport à l’Université d’État de Rio de Janeiro. Joueurs, entraîneurs et journalistes sportifs n’ont de cesse de répéter que « gagner c’est bon, mais battre l’Argentine, c’est encore meilleur », convaincus d’une rivalité en miroir. C’est même le fonds de commerce de la majorité des publicités faisant référence au football, à l’image de celle-ci, qui voit des supporters argentins changer de camp quand on leur promet que si le Brésil est champion, ils pourront emporter deux télévisions pour le prix d’une.

Comercial Casas Bahia - Promoção Emoção em Dobro - Argentinos no Brasil © Videos del Quijote

Rien d’équivalent à la télévision argentine, où la publicité ignore le géant latino-américain. De même, quand les Brésiliens sont éliminés de la coupe du monde, on les voit en grande majorité supporter les adversaires de l’Argentine. « Nous sommes les rivaux des Argentins, mais eux en ont d’autres : les Chiliens, les Uruguayens, et pour des raisons plus géopolitiques, les Anglais », poursuit Ronaldo Helal. Les deux buts les plus célébrés de l’histoire sont ceux qui ont abouti à l’élimination de l'Angleterre en 1986, tous deux marqués par Diego Maradona : la fameuse « main de Dieu », et celui qui l’a vu remonter tout le terrain, dribblant une équipe entière, qualifié de « but du siècle ». La victoire avait un goût particulier, peu de temps après la défaite des Malouines.

El Gol del Siglo - Maradona vs Inglaterra [HD] © MrFaqxeneize

Venu assister au Maracana à la rencontre Argentine-Bosnie, le chanteur Caetano Veloso, l’un des plus grands détracteurs de l’organisation de la coupe du monde au Brésil, n’a pu retenir ses larmes en voyant le stade plein de supporters argentins, dans une bonhommie à laquelle il ne s’attendait guère. Dans un texte publié le jour suivant sur son compte Facebook, il ne peut s’empêcher d’ajouter. « Reste que, quand les supporters brésiliens ont décidé de répondre en masse aux "olê, olê Messi" par un "olê, ola Neymar", Messi qui paraissait inactif, a marqué un de ces buts précis et surprenants dont il a le secret. Il paraissait comme incité. Ce fut un dialogue Brésil-Argentine d’une grande profondeur. »

Sur la plage, comme dans le stade, il semble que la meilleure définition de la rivalité entre les deux grands voisins sud-américains appartienne à l’anthropologue Pablo Alabarces, professeur à l’Université de Buenos Aires : « Les Brésiliens adorent détester les Argentins, alors que les Argentins détestent adorer les Brésiliens. »

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