Libye: quand les Rafale vendus à l’Egypte aidaient le seigneur de guerre Haftar

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Le « maréchal » Khalifa Haftar, qui a lancé en avril son offensive contre le régime de Tripoli reconnu par la communauté internationale, a bénéficié pour conquérir l’est du pays de l’aide discrète de précieux alliés, dont la France. Et du soutien des Rafale vendus par Paris à l’Égypte.

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Quel jeu joue la France en Libye ? Depuis des années, elle est critiquée pour son attitude ambiguë dans cette guerre civile qui s’éternise. Tout en reconnaissant, comme l’ensemble de la communauté internationale, le gouvernement d’union nationale (GNA) installé à Tripoli, elle soutient son adversaire principal, l’homme fort de l’est libyen, le « maréchal » Khalifa Haftar, lancé depuis avril dans une offensive contre l’ouest du pays que tient le GNA. Paris est même soupçonné d’avoir, en toute illégalité, livré des armes à l’Armée nationale libyenne (ANL) du « maréchal ».

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En juillet dernier, quatre missiles antichars Javelin de fabrication américaine, vendus à l’origine à l’armée française, ont été retrouvés, près de Tripoli, sur une base militaire de l’ANL, reprise par les forces du GNA. La France a démenti avoir fourni ces armes.

Selon la ministre de la défense Florence Parly, ces missiles, destinés à « l’autoprotection » des forces spéciales tricolores opérant en Libye, étaient « hors d’usage » et avaient été entreposés pour être détruits. Comment ces missiles se sont-ils retrouvés sur une base des troupes de Haftar ? La ministre n’a fourni aucune indication sur ce point.

© FrenchArms

Ces quatre Javelin ne sont pas les seules armes liées à la France utilisées dans le conflit libyen. Selon nos informations, des avions de combat Rafale, vendus par la France à l’armée de l’air égyptienne, ont participé en 2017 à un raid aérien sur les localités libyennes de Derna et Houn destiné à soutenir les forces du maréchal Haftar. C’est ce que révèle l’enquête « French Arms », projet initié par le média néerlandais Lighthouse Reports en coopération avec Disclose et avec le soutien de Bellingcat, Mediapart, Arte et Radio France (voir notre Boîte noire).

Ce raid aérien pose un sérieux problème de légalité, puisqu’il a été mené par l’Égypte dans un pays étranger en appui d’un groupe armé (l’ANL) sans l’autorisation du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Interrogés par Mediapart, l’Élysée, Matignon et le ministère de la défense se sont refusés à tout commentaire sur le sujet, se contentant de considérations générales sur les ventes d’armes (à lire dans l’onglet Prolonger). Dassault Aviation, fabricant des Rafale, n’a pas répondu.

Pas question pour Paris de ternir sa lune de miel diplomatico-militaire avec Le Caire, malgré les nombreuses violations des droits de l’homme par la dictature du « maréchal » al-Sissi (lire nos enquêtes ici, et ). L’Égypte est devenue l’un des plus gros clients de l’industrie d’armement française avec le gigantesque contrat, évalué à 5,2 milliards d’euros, signé en février 2015 pour l’achat de 24 chasseurs-bombardiers Rafale fabriqués par Dassault Aviation, de leurs armements (missiles air-air et air-sol) ainsi que d’une frégate. Une commande signée solennellement en présence du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et du ministre français de la défense Jean-Yves Le Drian. Le premier Rafale a été livré le 20 juillet 2015.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (au centre-gauche) et l’ancien ministre de la défense de François Hollande Jean-Yves Le Drian (au centre-droit) à Paris en octobre 2017. Les deux hommes avaient signé la vente des 24 Rafale à l’Égypte en février 2015. © Reuters Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (au centre-gauche) et l’ancien ministre de la défense de François Hollande Jean-Yves Le Drian (au centre-droit) à Paris en octobre 2017. Les deux hommes avaient signé la vente des 24 Rafale à l’Égypte en février 2015. © Reuters

Dans les mois qui ont précédé, l’Égypte avait déjà mené des bombardements aériens en Libye orientale visant des positions du Conseil de la choura des moudjahidines (CCM), une milice islamiste basée à Derna, accusée par Le Caire d’avoir participé à l’assassinat de chrétiens coptes sur son territoire. Selon Amnesty International, l’un de ces raids a tué sept civils à Derna le 16 février 2015. 

Selon nos informations, les Rafale vendus par la France sont entrés en action lors d’une campagne de bombardements de trois jours lancée par l’armée égyptienne le 26 mai 2017. Une vidéo officielle de l’armée égyptienne consacrée à ce raid montre des Rafale décoller de leur base aérienne de Gebel El-Basur, située au nord-ouest du Caire, puis atterrir une fois la mission terminée (voir ci-dessous).

Un Rafale égyptien décolle de la base aérienne de Gebel El-Basur, au nord-ouest du Caire, lors du raid déclenché le 26 mai 2017. © Armée de l'air égyptienne Un Rafale égyptien décolle de la base aérienne de Gebel El-Basur, au nord-ouest du Caire, lors du raid déclenché le 26 mai 2017. © Armée de l'air égyptienne

Selon l’armée égyptienne, ces bombardements visaient à nouveau des « camps terroristes » du Conseil de la choura des moudjahidines dans la région de Derna, en représailles à une nouvelle attaque qui a tué 29 coptes en Égypte, attribuée à l’État islamique.

Mais cette explication officielle ne tient pas. Le CCM n’est en effet pas affilié à l’État islamique. L’Égypte n’a pas fourni de preuve liant l’assassinat des coptes au Conseil de la choura, qui a nié toute implication.

Les éléments recueillis lors de notre enquête montrent que les bombardements visaient plutôt à soutenir l’ANL du « maréchal » Haftar dans sa conquête de l’est de la Libye. Un porte-parole de l’ANL a d’ailleurs indiqué à la télévision que le raid égyptien a été conduit avec la coopération et même la participation des forces aériennes de Haftar.

Les Rafale étaient équipés de réservoirs supplémentaires et de missiles air-air Mica. © Armée de l'air égyptienne Les Rafale étaient équipés de réservoirs supplémentaires et de missiles air-air Mica. © Armée de l'air égyptienne
Nous n’avons pas pu établir précisément le rôle des Rafale lors de cette campagne. Sur la vidéo officielle, les appareils de Dassault n’étaient pas équipés de bombes mais de réservoirs supplémentaires et de missiles air-air Mica (voir ci-contre). Ce qui suggère qu’ils ont pu servir à assurer la protection aérienne du raid aux côtés des F-16 égyptiens qui effectuaient les bombardements.

Selon le journal égyptien El Watan, qui cite une dépêche de l’agence de presse pro-Haftar Lana, l’ANL a déclaré dans un communiqué que les Rafale ont été utilisés pour viser les sites à bombarder. Nous n’avons pas pu le vérifier, le pod de désignation laser n’étant pas visible sous le fuselage des Rafale filmés dans la vidéo de l’armée égyptienne. 

Le raid aérien sur Derna a en tout cas contribué à affaiblir le Conseil de la Choura, auquel les forces du maréchal Haftar disputaient le contrôle de Derna – l’ANL a finalement conquis la ville en février dernier.

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« #FrenchArms » est une enquête initiée par le média néerlandais Lighthouse Reports dans le cadre de son projet d’investigation sur l’exportation des armes fabriquées en Europe.

L’équipe de Lighthouse Reports est composée de Ludo Hekman, Klaas Van Dijken, Stefano Trevisan et Leone Hadavi, accompagnés de Benjamin Strick (BBC/Bellingcat).

Le nouveau site d’investigation français Disclose, que nous soutenons depuis sa création, a coordonné cette enquête, avec le soutien du site d’investigation britannique Bellingcat, de Mediapart, d’Arte et de la cellule investigation de Radio France.

Pour conduire ces recherches principalement fondées sur des données accessibles en « open source » (rapports, vidéos, photographies, comptes sur les réseaux sociaux…), des journalistes de toutes les rédactions ont travaillé ensemble pendant deux semaines, en juin, à Paris.

Au cours de ce séminaire, les équipes de Lighthouse Reports nous ont formés à l’utilisation de plusieurs outils de recherche pour identifier les armes françaises sur des données en accès libre, dont les vidéos officielles.

Nous avons interrogé l’Élysée, Matignon et le ministère de la défense. Les services du premier ministre ont refusé de commenter tous les cas concrets de l’enquête « #FrenchArms », mais nous ont adressé une réponse générale que nous reproduisons en intégralité sous l’onglet Prolonger. 

Dassault Aviation s’est refusé à tout commentaire sur l'usage de ses Rafale par l'Égypte. Nous n'avons reçu qu'une réponse générale sur les ventes d'armes du Conseil des industries de défense françaises (Cidef), que nous publions en intégralité sous l’onglet Prolonger.